le salon

Course à l’audience des sites d’info en ligne : tous dopés !

Lemonde.fr présentait mercredi sa nouvelle formule, qui était très attendue, après qu’Elodie Buronfosse, directrice déléguée du Monde Interactif (société éditrice du monde.fr et du post.fr, filiale du groupe Le Monde et de Lagardère) avait annoncé que “des nouveautés qui arriveront sur Lemonde.fr viendront tout droit du site LePost.fr, qui constitue “un laboratoire”. On s’attendait à tout… 😉

Cette opération semble surtout l’illustration de la course effrénée à la pub des grands sites d’infos. Tous les moyens sont bons : interprétation abusive des chiffres et achat massif de mots-clés pour manipuler les chiffres d’audience…. et tenter de capter à son profit une part de la manne qui devrait se déverser sur le web après l’arrêt de la publicité sur l’audiovisuel public !Ouriel Ohayon, sur TechCrunch, voit surtout dans cette nouvelle formule du monde.fr “un bon coup de peinture mais pas de changement fondamentaux par rapports à la précédente version”, qui datait de mars 2005. Tandis qu’Arrêt sur image souligne surtout une parenté graphique avec le site anglais du Guardian (illustrations à l’appui).

« La lepostisation du Monde »

Gabyu en fait une analyse classique en termes surtout graphiques et ergonomiques (sur un blog au graphisme soigné, inspiré aux mêmes sources que… novövision 😉 ), tandis que Dominique, le petit Champignacien illustré, y détaille, plus subtilement, les signes de “la lepostisation du Monde” :

(noir)“La commentosphère – le mot existe aussi en anglais – cf. l’intéressante analyse de[ Vicastel (note personnelle)] est poussée en avant en même temps que les blogues qui peuvent fournir en page d’accueil des titres que l’on ne distingue plus toujours clairement des articles du journal papier. L’important, c’est de générer un contenu original et particulier, à bon marché puisque le client est son propre fournisseur. Le contenu fourni par les blogueurs journalistes du Monde, invités du Monde ou abonnés du Monde ne suffit plus pour retenir l’audience, il faut y ajouter le contenu des commentateurs qui seront encore plus incités à se répondre – d’où une augmentation des pages vues.”

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Sur les “innovations” apportées au journalisme par l’expérience du post.fr, lire [l’analyse intéressante de Moktarama : “Le Post : une certaine idée du journalisme de demain”.]

Curieusement, la communication du monde.fr, dans son communiqué de presse, se met en avant et met en avant une simple refonte de sa page d’accueil : “Le premier site français d’information s’offre une nouvelle page d’accueil” (en document ci-dessous). Une stratégie déroutante, alors que tout semble plutôt indiquer que la page d’accueil est en déclin et qu’elle ne constitue, de toute façon, sûrement pas la porte d’entrée principale de ces sites, qui est en réalité… Google ! (J’ai interrogé lemonde.fr pour obtenir des données précises sur ce point. Je ne désespère pas d’obtenir une réponse… précise… 😉)

C’est qu’il faut probablement voir aussi dans le lancement de cette “nouvelle formule” une nouvelle illustration de la course à l’audience entre les grands sites de presse. Ces derniers bataillent très dur, en effet, pour se faire une place dans le Top des sites d’information, où ils sont sévèrement concurrencés par les agrégateurs comme Google News ou Yahoo! Actualité.

Lefigaro.fr claironne en effet le même jour qu’il est devenu premier site français par l’audience devant le monde.fr, en juin, et bouleverse “exceptionnellement” pour marquer le coup sa “Une” papier à l’image de celle de son site internet (annonce et fac-simile de la “Une” du Figaro d’aujourd’hui sur Ozap).

Manipulation des chiffres et achats massifs de mots-clés

Sur Electron Libre, Emmanuel Torregano, remet utilement en perspective la manipulation des chiffres du Figaro pour arriver à un tel résultat : “La bataille des audiences fait rage dans la presse en ligne”.

(noir)“Trois, quatre millions, et plus … Les sites d’information en ligne issus des grands quotidiens rivalisent de communiqués rageurs pour convaincre qu’ils sont les premiers de leur catégorie. Une “guéguerre” peu reluisante qui va contre l’esprit du Web et ne cherche qu’à séduire des annonceurs désemparés.”

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C’est qu’il “existe bien des manières de gonfler une audience sur le Net”, et qu’il “y a fort à parier que Lemonde.fr comme lefigaro.fr sont passés maîtres dans cette capacité à grappiller les internautes”. Emmanuel Torregano relève surtout que “l’audience du Figaro mesurée par Médiamétrie prend en compte une flopée de sites adjacents comme Madame Figaro, ou même Explorimmo !”

Tandis que Jérôme Bouteiller, sur NetEco, révèle que la position du Figaro a été “acquise notamment grâce à des investissements massifs en liens sponsorisés, estimé à 100 000 euros par mois” ! D’autant que les sites des quotidiens ne sont mêmes plus les champions en ligne qu’ils étaient, “puisqu’avec 3,9 millions de lecteurs pour Clubic.com (source NNR) voire 4,5 millions de lecteurs pour LEquipe.fr (source NNR), ce ne sont plus les journaux généralistes qui dominent désormais la presse en ligne”.

Grandes manoeuvres autour du “gâteau de France 2”

C’est probablement Anna Borrel, sur Marianne2, qui donne les clés de l’histoire : le but de cette course aux chiffres qui séduisent les annonceurs publicitaires (à défaut de mesurer une audence réelle) est de recueillir le maximum de la manne attendue sur le web de la fin de la pub sur l’audiovisuel public :

(noir)«Les annonceurs vont redéployer leurs budgets en partie dans l’audiovisuel, en partie sur le Web, en gros 70% d’un côté, 30% de l’autre, avec une préférence pour le mix médias», confirme Emmanuel Parody, éditeur de CBS interactive. Cet expert du marché du Web observe que si, hier, les annonceurs partageaient leurs cibles de dépenses en trois – pub, télé, radio – aujourd’hui, avec la progression du taux de couverture d’Internet (55% de haut débit chez les particuliers, auxquels il faut ajouter les connections au bureau et par téléphone portable), le Web est devenu un secteur inévitable. Mais le Web est fort vaste et les différentes acteurs – médias, portails de toutes sorte – se demandent qui d’eux ou du voisin profitera de la manne. Selon Emmanuel Parody, les remous dans l’audiovisuel ont déjà bénéficié en priorité aux… sites de vidéo en ligne.”

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Mais lemonde.fr et lefigaro.fr ne désespèrent sûrement pas de manger une part de ce gâteau…

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Mises à jour (17 et 18 juillet 2008) :

On en parle aussi ici :

– François Guillot (Internet&Opinions) : “Lefigaro.fr passe devant lemonde.fr (et ne se prive pas de le faire savoir)”
– Gilles Klein (Le Phare) : “A propos du Figaro.fr (devant Le Monde.fr) et de sa maquette”
– Alain Giraudo (chienecrase(point)com) : “Comment faire la course en tête?”
– Peter Gabor (Design&Typo) : “Le Monde.fr | typographie et mise en page à l’honneur | analyse”
– Michel Lévy-Provençal (Mikiane.com) : “Lemonde.fr : de la huffpoïsation des sites d’info ?”

8 Comments

  1. Aïe, aïe, aïe…
    Et dire que le Monde passait dans mes jeunes années pour le journal “référence” dans la bouche de mes profs de lycée, marxistes, des années 70.

    Bizarre, les entreprises d’information qui risquent de continuer à bien marcher seront celles qui restent fidèle à leur utilté publique et ne transigent pas avec leur image.
    Faire de l’argent pour faire de l’argent, et que cela se voit, risque d’être terrible pour l’image de marque du Monde. Dans un monde de plus en plus fait de bouches à oreilles, je pense qu’il faut savoir parfois éviter l’argent facile pour se maintenir peut être sur un pied plus modeste mais plus sain.

    Ou alors, le Monde n’a pas le choix… il faut dire que la période Colombani l’a laissé particulièrement endetté et exsangue.
    On ne pourra pas dire que cela aura été de la faute à Internet, pour une fois…
    Pas de technology bashing a l’horizon.

  2. Quant à la chasse à l’audience, avec les tricheries anciennes bien connues, cela me fait penser à cette équipe qui vient de quitter piteusement sur dopage le Tour de France après avoir gagné 3 étapes.

    Bon pour le court terme, désastreux sur le long.

    A la place des employés et journalistes de ces grandes enseignes encore respectables, au lieu de pleurnicher sur Internet, je demanderais de suite à ma direction les raisons de ce genre de pratiques et s’ils ont véritablement une stratégie pour l’avenir.
    Parce que là, ça sent la clé sous la porte, avec ce genre de comportement aux abois.

  3. amusante cette “polémique”…
    Quand lemonde.fr était encore en tête (chiffres Nielsen-NetRatings de mai), il ne se privait pas de le faire savoir, et ça ne choquait personne :
    http://www.lemonde.fr/technologies/article/2008/06/18/la-course-a-l-audience-des-sites-d-information-s-accelere_1059702_651865.html

    Mais maintenant que lefigaro.fr est passé devant avec le même outil, il faut absolument changer de thermomètre, car celui-ci est forcément cassé. Et on fait donc appel aux chiffres OJD que personne n’utilise habituellement…

  4. @ Robert

    Pour ma part, je les renvois dos à dos. Ces mesures d’audience donnent des résultats tellement contradictoires, d’un thermomètre à l’autre, que la seule conclusion raisonnable est de dire qu’ils ne sont pas fiables. Et que l’audience réelle de ces sites reste largement inconnue.

    Donc les communiqués claironnants des uns et des autres ne relèvent que d’opérations de marketing, et ne sont destinés, selon moi, qu’à tenter de séduire les publicitaires.

  5. je suis d’accord, je relève juste que cette contestation des chiffres NNR n’arrive qu’une fois lefigaro.fr passé en tête

    Et je rajoute que les éléments donnés pour cette contestation sont bien faibles : torregano annonce sans aucune preuve que les chiffres du Figaro.fr intégrent ceux d’explorimmo, malgré les démentis. Et neteco sort de son chapeau une estimation des investissements en mots-clés du Figaro dont on se demande bien d’où elle provient.

  6. Comment ça la mise en doute de la valeur des chiffres d’audience sur le net n’arrive que d’aujourd’hui ?!?

    C’est vous qui débarquez !

    Faites des recherches et vous verrez, que le problème est récurent et souligné de toutes parts depuis bien longtemps, pour les sites comme pour les blogs (ici-aussi, si vous chez bien :-)) )

  7. je ne dis pas ça, je dis juste que personne ne contestait la 1ère place du monde.fr ces derniers mois, comme si c’était une évidence, mais que ça paraît impossible à plein de monde pour lefigaro.fr

  8. mais tout simplement parce que les autres mesures d’audiences donnent toujours le monde.fr en tête, certaines de très très loin (une seul est favorable au figaro.fr).

    L’ampleur de la variation de l’écart qui est donné d’un outil à l’autre est telle que ça relative l’ensemble de ces mesures.

    Allez les consulter vous-mêmes et vous vous ferez une idée précise par vous même, plutôt que de vous poser des questions comme ça, sur une impression que vous semblez avoir.

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