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Comment les pros de l’info tentent un hold up sur l’internet

La question des subventions publiques à la presse en ligne fait beaucoup causer dans les blogs, mais j’ai le sentiment que beaucoup ne situent pas l’enjeu politique de cette affaire où il se trouve vraiment (du moins, à mon avis).

Je ne crois pas du tout, en effet, qu’il y ait à redouter que, dès ces subventions versées, les organes qui les auront touchées se transformeront, illico ou progressivement, visiblement ou sournoisement, en officines de propagande pour le gouvernement. Ce n’est pas ça le problème.

Le problème est que, s’il se pose bien des problèmes de régulation sur internet, de qualité et de fiabilité de l’information, les solutions proposées par les journalistes et les éditeurs de presse, dans la bunkérisation corporatiste de leur profession (c’est exactement ce qu’ils réclament aujourd’hui sur internet), sont totalement à côté de la plaque face à la réalité des enjeux.

L’ère du soupçon

Juan, de Sarkofrance (Accepter l’argent de Sarkozy), a raison de souligner :

Il n’est pas prouvé que l’octroi de subventions publiques ait une influence directe sur le contenu des articles. Reconnaissons, s’il vous plaît, que les journalistes des dits sites (Rue89, Mediapart…), appliquent majoritairement l’éthique professionnelle qui est la leur.

On peut même imaginer que ces heureux bénéficiaires de subventions auront, au contraire, une tendance à “en rajouter” dans la démonstration d’indépendance.

Et Gilles Klein, dans Le Monde du blog (Subventions à la presse en ligne et blogueurs), a raison de souligner aussi que la question de l’indépendance vis à vis du monde politique concerne, tout autant que les journalistes, des blogueurs qui ne tiennent pas leur blog à titre professionnel, mais qui ont des activités professionnelles par ailleurs en rapport avec le monde politique… La polémique vire d’ailleurs un peu à l’aigre, au sujet de Nicolas Vanbremeersch (alias Versac) et Nicolas Voisin, entre commentateurs chez Thierry Crouzet

” Il y aura des sites “élus” “

Jean-Philippe Louis, sur son blog (La régulation du web, une bouée de sauvetage pour les pures-players), met le doigt juste où il faut, à mon avis :

Un cadre légal strict aura raison des concurrents de Rue 89 ou Slate. Il favorisera la distinction entre journalistes et non-journalistes dans ce vaste canal. Il y aura les sites « élus » à l’égal de la régulation de la FM placés comme à son habitude sous la tutelle du CSA. Résultat : estomper l’ambiguïté concernant la provenance et la nature de l’information. Une régulation fera émerger des médias de référence sur le net. Ce qui pour l’instant, n’est pas tout à fait le cas. Conséquences : Légitimité, baisse de la concurrence, hausse de visites, hausse des annonceurs.

C’est bien de ça qu’il s’agit, et c’est bien une question éminemment politique. L’enjeu, à travers la mise en place progressive de ce cadre légal (on note que ce statut des éditeurs de presse en ligne est créé par la loi Hadopi, et on est en droit de souligner que la démarche est convergente dans le domaine de l’information et dans celui des biens culturels en général), l’enjeu est bien de reconstituer sur internet un “écosystème” de l’information et de la culture sous l’étroit contrôle des professionnels et des entreprises.

Une volonté de verrouillage

Sous le terme “acceptable” de régulation, il s’agit plutôt d’une tentative de hold-up sur le net, d’une volonté de verrouillage.

Je reprends ici mon commentaire chez Juan, en le complétant :

Je ne suis pas sûr que l’enjeu politique de cette affaire se situe directement dans la question du rapport subvention publique/indépendance du pouvoir politique.

Il est, à mon avis, plutôt dans la question de ce statut des éditeurs de presse en ligne. Celui-ci réserve les aides à des entreprises de presse et, pour l’essentiel (il y a de petites subtilités entre les lignes), à des journalistes professionnels (selon la définition du code du travail).

Or ce qui se passe sur le web, en matière d’information, déborde très largement ce cadre étroit (que j’estime fondamentalement corporatiste) : une grande partie des “acteurs” de l’information ne viennent pas, en effet, de ce petit monde de la presse traditionnelle et du journalisme professionnel.

Il y a des acteurs puissants qui jouent un rôle fondamental dans l’”écosystème” de l’information en ligne et qui viennent d’autre secteurs économiques (moteurs, agrégateurs, plateformes de blogs, de bookmarking, de partage de photos et vidéos, réseaux sociaux…).

Il y a une foule d’acteurs indépendants non-professionnels (amateurs, bénévoles, à but non-lucratif, militants…), ou semi-professionnels, ou en voie de professionnalisation…

Des modèles économiques nouveaux (hybrides, complexes, indirectes, non stabilisés…) prennent forme, qui ont – pour le moment, en tout cas – bien du mal à entrer dans cette logique “professionnelle” et “d’entreprise”, que veut imposer ce statut, par le biais des aides qui vont avec.

L’enjeu politique est là, à mon avis : il s’agit bien de permettre de survivre, en l’imposant en ligne, aux forceps et à grands coups de subventions, ce modèle traditionnel de l’information verrouillé par des professionnels.

L’ensemble du monde politique (professionnalisé lui aussi) a tout intérêt à ce que ça se passe comme ça, pour rester dans ce petit monde de l’entre soi entre politiques et journalistes, dont on connait bien les règles du jeu, et avec lesquelles ont sait jouer.

…. Et qui fait beaucoup moins peur que ce monde sauvage du net où ce sont les internautes qui font la loi, en décidant eux-mêmes de ce qui leur convient et à qui ils accordent leur confiance !

La bunkérisation du journalisme professionnel

J’en débats d’ailleurs, juste à côté dans le fil des commentaires d’une autre billet de ce blog, avec Emmanuel Parody (Ecosphère), et je maintiens ma formule dans le billet en question :

Cette manne publique est en effet placée sous conditions. Et ces conditions (il faut aller y voir dans le détail) consistent bel et bien pour la presse en ligne pure players à rentrer dans le rang du bon vieux journalisme « à l’ancienne ». Ça conduit bien à renier, le mot n’est pas trop fort selon moi, ce qui faisait l’originalité de ces expérimentations d’information en ligne, ce brouillage des frontières traditionnelles du métier de journaliste, cette hybridation entre amateurs et professionnels si caractéristique du net. C’est la restauration pure et simple d’un Mur de Berlin de l’information sur internet, la bunkérisation du journalisme professionnel. C’est, à mes yeux, une trahison pour un plat de lentilles.

Je ne veux pas seulement dire, comme l’a compris Rue89 à la lecture de mon billet, que l’on “oubli(e) les blogueurs non-journalistes qui font également partie de l’éco-système de l’information”. On oublie les blogueurs “en général”, et aussi les commentateurs, et tous les internautes avec eux. On règle cette affaire dans “l’entre soi entre journalistes professionnels et politiques”, qui sont eux aussi des professionnels.

On oublie aussi (ou l’on ne veut pas voir ou admettre) que Google ou Facebook, YouTube, Twitter ou même Delicious, jouent eux-aussi désormais un rôle fondamental dans cet écosystème de l’information.

Les ambigüités fondatrices du Spiil

J’ai assisté, comme Emmanuel, à la conférence “fondatrice” du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil), auquel adhèrent notamment Rue89, Mediapart, Slate.fr ou @rrêt sur Images. Deux choses, que je trouve très significatives, m’ont particulièrement frappé :

• Le Spiil est un syndicat professionnel, qui défend les intérêts des entreprises qui en sont membres et qui y sont représentées par leurs patrons. Comment faire entrer dans ce cadre, pour le moins très étroit, ce foisonnement des expérimentations qui ont lieu actuellement sur le web ?

Le problème s’est immédiatement posé au Spiil, interpellé sur ce sujet à plusieurs reprises lors de cette réunion : quid des projets non-professionnels, ou semi-professionnels, ou en cours de professionnalisation, ceux qui démarrent, manquent de fonds et de rentabilité pour former déjà des entreprises, et ceux qui n’ont pas le statut d’entreprise – et ne le souhaitent pas – (projets d’association, projets militants, par exemple) ?

La solution retenue par le Spiil est la création d’un statut bâtard de semi-membres, ou “membres associés”, dont l’existence même traduit très exactement cette tension sur laquelle j’insiste ici : ce statut “professionnel” et “d’entreprise” coupe tout simplement le Spiil d’une grande partie de ceux qui s’investissent dans l’expérimentation sur internet de nouvelles manières de faire de l’information. La création de ce statut de semi-membre est la parfaite illustration de l’enfermement dans le modèle étroit du journalisme professionnel “à l’ancienne”, que l’on tente tout simplement d’importer sur le web, alors qu’il ne cadre manifestement pas avec la réalité “du terrain”.

• La seconde chose qui m’a frappé est évoquée de manière très concise dans le compte-rendu de cette réunion. Mais elle me semble tout aussi significative. Vous comprendrez que j’en sois frustré, puisqu’il s’agissait de ma propre question :

Où situez-vous les blogueurs de vos sites ? Comme adhérents associés ?

Nous les représentons.

Ce compte-rendu est en fait un raccourci vraiment très rapide de ce qu’était ma question. De mémoire, elle était plutôt formulée ainsi :

Votre syndicat indique qu’il défendra les intérêts de vos entreprises. Quelle est votre attitude vis à vis de ces internautes, commentateurs ou blogueurs associés, qui contribuent à vos sites et participent donc à vos entreprises ?

J’ai bien noté la moue fort gênée, selon mon impression, d’Edwy Plenel (de Mediapart) à cette question (comme il m’avait paru bien gêné également lors du débat sur la place à accorder aux “membres associés” du Spiil, pas assez professionnels de la profession pour être pleinement membres).

C’est finalement Laurent Mauriac, de Rue89, qui m’a répondu, et pas tout à fait dans les termes rapportés dans le compte-rendu. “Nous les représenterons a-t-il dit en effet, mais “en ce qui nous concerne, nous, à Rue89. Rien de plus, et pas un autre n’a souhaité ajouter quoi que ce soit…

Les professionnels et l'”écosystème” de l’information

Vous saisissez, dans ce petit bout de phrase manquant, tout l’arrière plan, qu’il met en évidence, de débats entre fondateurs qui se sont tenus en coulisses au sujet de la place à accorder aux non-professionnels de la profession au sein même des entreprises qui adhèrent au Spiil ?

Vous appréciez également tout le sel de ce nous les représenterons” désignant ces riverains de Rue89, probablement incapables de se représenter eux-mêmes ?

Et vous contemplez également l’absence totale de prise en compte dans cette démarche de tout ce qui passe sur le web, mais hors des sites des adhérents du Spiil, et qui participe pourtant pleinement de cet “écosystème” de l’information en ligne dont leurs sites ne sont qu’un élément ?

Je pense, par exemple, à tous les internautes qui, dans leurs blogs ou les réseaux sociaux, signalent les articles qu’ils recommandent et en assurent ainsi la diffusion directe auprès des lecteurs, comme le référencement dans les moteurs de recherche et les agrégateurs sociaux, à ces blogueurs qui rédigent ces billets que ces sites vont eux-mêmes signaler à leur lecteurs, voire carrément republier in-extenso sur leurs sites, à ces “dénicheurs” qui pointent les vidéos virales sur Youtube, la déclaration oubliée qu’ils tirent des archives du net, dont ces sites feront eux aussi leurs choux gras, etc., etc.

Les professionnels ne font plus l’agenda de l’information

Alors oui je suis d’accord avec Thierry Crouzet quand il tonne de colère contre la spoliation des blogueurs et exige par pure provocation qu’on nous verse notre part du pactole.

Les sites d’information en ligne ne sont rien sans l’écosystème général du net dans lequel ils s’intègrent et sans lequel ils ne pourraient pas vivre. C’est probablement le plus grand des bouleversements qui se produisent sur internet dans le “système de l’information”. Au côté du petit monde des professionnels “importés” se développe un gigantesque monde dans lequel les internautes sont aussi des acteurs et ont leur mot à dire.

Ce monde est beaucoup plus informel, désorganisé/auto-organisé. Les régulations qui prévalaient dans le monde de l’information des professionnels “importés” n’y ont plus cours, ou bien s’organisent de manière fondamentalement différentes. Les professionnels ont été dépossédés par les internautes de leur prétention à contrôler la diffusion de l’information, la sélection comme la hiérarchisation. Les professionnels ne font plus l’agenda de l’information.

Une tentative tous azimuts de reprise en main

Je ne vois rien d’autre dans les démarches actuelles, à travers ces statut d’éditeur, subventions sous conditions, syndicat professionnel, que des tentatives de reprendre la main et d’inverser ce mouvement. Les attaques des éditeurs de presse contre Google relèvent exactement de la même démarche (sur novövision : Les éditeurs de presse, dans la nasse de l’économie numérique).

Je ne marche pas dans cette combine.

Défendre l’information, pas les journalistes

Ces professionnels ne défendent pas l’information, ni la liberté d’expression, ni a fortiori la démocratie. Ils défendent simplement leur propre emploi. Leur démarche est corporatiste.

S’il y a besoin de régulation sur internet, ce n’est certainement pas une régulation de ce type, dont l’objectif est de circonscrire et marginaliser ces internautes qui se sont libérés en ligne d’un carcan qu’on leur avait imposé auparavant, avec le secret espoir que ça conduise à étouffer finalement leur voix.

Alors, quelle est l’alternative ? Ce n’est certainement des journalistes qu’elle viendra, on voit bien comment ils entendent mener l’affaire !

Agir global

Ce n’est même pas à “leur niveau” qu’elle doit être envisagée. La question n’est pas de sauver les éditeurs de presse et leurs journaux, ni même les journalistes professionnels, en tant que tels et par principe. La question est d’assurer la liberté, la qualité et la fiabilité de l’information sur internet, puisque c’est désormais là, de plus en plus, que les gens cherchent à s’informer.

La question doit donc être envisagée au niveau global de cet “écosystème” de l’information et de tous les acteurs qui y participent en ligne : c’est à dire, certes, des entreprises de presse et des journalistes, mais aussi les internautes dans leur ensemble, qui “votent avec leurs claviers” et participent ainsi directement à la détermination de l’agenda de l’information et à sa difusion, et aussi la petite minorité d’entre eux qui participent et s’expriment: écrivent des commentaires et des billets de blog, postent des photos et des vidéos, diffusent des liens vers les contenus qu’ils recommandent. Cela concerne aussi, bien entendu, les acteurs du net qui mettent à la disposition des internautes les moyens et les outils qui permettent à cet écosystème de fonctionner : moteurs, agrégateurs, plateformes de partage et réseaux sociaux.

Revoir le statut des hébergeurs/éditeurs

Tout d’abord, les éditeurs de presse ont fait une très grosse erreur en acceptant que ces acteurs du net, qui mettent à la disposition des internautes les plateformes de diffusion des contenus, se voient dégagés de quasiment toute responsabilité éditoriale sur ces contenus. La qualification de ces services en ligne comme “hébergeurs” est un véritable tour de passe-passe sur lequel il est indispensable de revenir.

Ce statut d’hébergeur avait été prévu, à l’origine, pour les simples “prestataires techniques” de l’internet (les fournisseurs d’accès, les gestionnaires de serveurs…), que l’on a très largement exonérés de toute responsabilité éditoriale. Il est abusif d’avoir étendu par la suite ce statut à ceux qui sont devenu aujourd’hui une nouvelle forme d’éditeurs sur internet (et même les plus puissants d’entre eux) : les Blogger, MySpace, Facebook, YouTube, Wikio, Digg et autres Google, ou Yahoo!, etc.

Le système mis en place conduit aujourd’hui à un “partage” de la responsabilité éditoriale sur internet totalement déséquilibré, et inéquitable pour les plus petits et fragiles : les internautes, commentateurs et blogueurs. C’est la liberté d’expression qui en est fragilisée, il y a là un enjeu majeur de la régulation de l'”écosystème” de l’information en ligne, et l’on ne voit pas les journalistes aux premiers rangs de ce combat-là.

Là où un journaliste professionnel n’est même pas directement responsable, juridiquement, de ses propres écrits, puisque cette responsabilité relève de l’éditeur qui l’emploie, le petit blogueur, et pire le simple commentateur, se voient accablés de la totalité de la responsabilité d’un éditeur. Et ceux qui jouent un rôle décisif dans la diffusion de ces contenus (et donc dans l’ampleur des conséquences que leur diffusion peut entrainer, des préjudices qu’elle est susceptible de créer) sont quant eux totalement irresponsables, ou presque. C’est anormal et c’est malsain.

Je conçois que les éditeurs de presse aient cru y retrouver leurs comptes. Contrairement aux internautes et aux “petits” blogueurs, ils disposent des moyens juridiques et financiers d’assumer cette responsabilité. Mais c’est en se désolidarisant des commentateurs et des blogueurs qu’ils laissent à leur sort…

Jusque sur leurs propres sites, ces éditeurs de presse cherchent même à exploiter le filon, en se dégageant eux-mêmes de toute responsabilité sur ce qui est posté par les internautes, commentateurs et blogeurs qu’ils sollicitent pourtant de venir s’exprimer chez eux ! Être soi-même l’éditeur de son propre commentaire que l’on poste à sa demande sur le site mis en ligne par… un éditeur de presse, ce serait presque grotesque si ça ne pouvait, au bout du compte, se finir pour le commentateur devant un tribunal !

Et ce sont ces mêmes éditeurs qui vont ensuite donner des leçons d’information responsable, quand ils sont les premiers à chercher à fuir leur propre responsabilité d’éditeur !

Il est indispensable de trouver des formules juridiques permettant de répartir de manière plus équitable la responsabilité éditoriale sur internet entre les internautes et les éditeurs du net, une formule qui tienne compte de ce que la relation qui s’établit sur internet est profondément différente de celle qui lie le journaliste et son éditeur “à l’ancienne”, et de ce que de nouveaux acteurs sont entrés dans ce jeu.

Je ne suis pas juriste, mais je vois quelques pistes à explorer… Le banquier n’a-t-il pas une obligation de conseil envers le particulier auquel il prête, et sa responsabilité ne peut-elle pas être engagée quand il y fait défaut ? Ne peut-on envisager une sorte d’assurance obligatoire comme il en existe pour les prestataires de transport en commun vis à vis de leurs voyageurs ? Une sorte d’assurance obligatoire souscrite par toute plateforme de diffusion de contenus en ligne, offrant une protection juridique, la fourniture d’un avocat, etc., aux internautes qui utilisent ces plateformes en cas de problème…

Un contrôle indépendant sur les algorithmes

Autre problème, autre piste… Les algorithmes sont devenus des éléments décisifs de la circulation de l’information en ligne. Le référencement, dans le rôle qu’il joue dans la diffusion, est un enjeu majeur de la visibilité d’une info, dont les conséquences ne sont pas seulement commerciales mais bien tout autant juridiques et politiques.

Il est de l’intérêt général des citoyens (et des consommateurs) que ces outils ne soient pas placés hors de tout contrôle. Il est nécessaire de surveiller qu’ils ne soient pas l’objet de manipulations. Comme il existe une instance qui contrôle l’intégrité des sondages, pourquoi ne pas créer une institution experte du même ordre pour contrôler l’intégrité des algorithmes ?

Organiser des possibilités d’alerte et de recours

Le fonctionnement même du web rend de plus en plus difficile les recours pour quelqu’un qui s’estime lésé, par la diffusion d’une fausse information qui lui porte préjudice, par une diffamation, une atteinte à sa vie privée, etc. De même que le net rend de plus en plus difficile le bénéfice d’une sorte de droit à l’oubli. Il faut inventer des modalités nouvelles pour ça.

On voit bien que des solutions existent, que des techniques sophistiquées de veille en ligne se mettent en place, qu’une nouvelle activité de “nettoyeur” se développe sur le net, mais ces solutions sont payantes et donc réservées à quelques uns. Il est indispensable d’en démocratiser l’accès à tous.

Ouverture des données publiques, protection des données privées

Autre chantier de cette régulation de l'”écosystème” de l’information en ligne : l’accès aux données publiques, qui ne saurait être réservé aux seuls experts et journalistes, dès lors que la technique permet aujourd’hui de le démocratiser. De même la protection des données privées, et la surveillance de leur exploitation par des opérateurs privés (ou publics) à des fins inconnues, sont des enjeux politiques majeurs d’intérêt général qui demandent la mise en place de mesures de régulation indispensables.

C’est là que des subventions pour des projets d’innovation seraient bien nécessaires, en tout cas certainement plus que pour financer les recherches des éditeurs de presse sur les meilleures manières de me faire avaler de la publicité sur mon iPhone ! Surtout quand la justification “civique” de ces subventions est officiellement… la défense du pluralisme de l’information des citoyens !

Les journalistes ne voient pas plus loin que le bout de leur nez

Les journalistes et les éditeurs de presse ne cherchent aujourd’hui qu’à reconstituer en ligne le système qui existait ailleurs – et les faisait vivre. Ils se prétendent ainsi les seuls gardiens de la qualité et de la fiabilité de l’information (ce qui fait tout de même sourire quand on constate l’envahissement de leurs médias par une information de très mauvaise qualité : easy-news, fast news, infotainement, à grandes doses de people, de fait divers et de divertissement, sous l’emprise du markéting, de la communication et de la promotion généralisés).

La question de la qualité de l’information est bien trop sérieuse pour qu’elle soit confiée à des professionnels de l’information. Elle est d’intérêt général et concerne tout les citoyens, d’autant que les journalistes ont cette tendance, assez naturelle, de ne guère voir les enjeux de l’information plus loin que le bout de leur nez ou la pointe de leurs chaussures.

Les solutions qu’ils proposent consistent pour l’essentiel à leur confier l’affaire en exclusivité, en dressant tout autour d’eux un cordon sanitaire protecteur, à s’en remettre eux, leur faire confiance et les laisser faire.

Il faut pourtant bien constater qu’ils ont été incapables d’enrayer les profondes dérives de leurs propres médias sous la pression économique. On ne voit pas pourquoi ils réussiraient mieux en ligne. D’autant que les “recettes” qu’ils proposent, en s’enfermant dans leur bunker, sont totalement à côté de la plaque des enjeux qui se posent réellement sur internet.

L’une des caractéristiques fondamentales d’internet, ce “dispositif de communication total” (selon Franck Rébillard) est justement la coexistence sur un même canal des espaces autrefois nettement distincts du professionnel et de l’amateur, du privé et du public. La démarche actuelle des journalistes et des éditeurs, qui cherchent à recréer au cœur même d’internet un espace public placé sous le contrôle de professionnels, est non seulement vaine, mais elle tourne le dos aux problèmes qui se posent réellement. Et si les journalistes ne seront pas en mesure de les résoudre, c’est qu’ils ne les ont même pas compris.

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Mise à Jour: la suite est en ligne :

En ligne, les journalistes n’ont pas inventé grand chose

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15 Comments

  1. Content que tu développes enfin la question des hébergeurs car c’est l’existence de ce statut qui a précipité l’exigence d’un statut de presse en ligne. Rappelons que dans la grande majorité des cas les auteurs publiant sur ces plateformes cèdent les droits d’exploitation de leurs écrits, photos etc… tout en voyant se reporter sur leurs épaules la responsabilité légale des contenus. Tour de passe passe très fort en effet qui est au coeur du problème.
    Oui le SPIIl est un syndicat professionnel. On parle de régulation de l’industrie pas de développement associatif. Le débat se situe entre hébergeurs et éditeurs pas avec le monde associatif, les bénévoles et la grande majorité des auteurs amateurs dont le travail est parfaitement respectable. Leur offrir de s’associer au SPIIL me paraît un geste symbolique tout à fait estimable alors qu’ils sont hors du champ professionnel. La plupart souhaitent vivre, à terme, de leur activité et sont en voie de professionnalisation. C’est cela qui est pris en compte.

  2. Excellent article, comme souvent. J’avais expliqué à Daniel Schneidermann que son boulot sur le net devrait notamment consister à répertorier toutes les initiatives de critique des médias, afin de devenir indispensable dans ce domaine, mais il ne m’a jamais écouté. Il réfléchit encore dans l’ancien monde, et même s’il a refusé les aides d’Etat cela n’y change rien. Pensez-vous que le fait qu’il les aient refusées change quoi que ce soit à votre diagnostic ?

  3. Je ne comprend pas en quoi ces aides reconstituent la “ligne maginot” entre journalistes et citoyens. Cette ligne maginot a été mise à bas depuis l’avènement d’Internet. Et je ne crois pas que ce soit 200 000 euros par an et par site qui lui permettront de renaître. Blogueurs, commentateurs, fouineurs … ont déjà fait la preuve de leur utilité dans le nouveau système informationnel et ce sans aucune aide d’Etat. Pourquoi tout devrait changer maintenant ?

    Narvic, n’est-ce pas toi finalement qui cherche à rebâtir cette ligne entre journalistes et internautes à travers cette vibrante diatribe, alors que j’ai justement l’impression que les journalistes sont en train de comprendre qu’elle n’existera plus ?

  4. Une chose m’a frappé dans votre texte. Vous comprendrez que j’en sois frustré, puisqu’il s’agissait de ma propre réponse à votre question, lors de la réunion d’information sur le lancement du Spiil.

    « “Nous les représenterons” a-t-il dit en effet, mais “en ce qui nous concerne, nous, à Rue89”. Rien de plus, et pas un autre n’a souhaité ajouter quoi que ce soit… »

    Ce compte-rendu est en fait un raccourci vraiment très rapide de ce qu’était ma réponse. De mémoire, elle était plutôt formulée ainsi :

    « En ce qui concerne Rue89, nous les représenterons, de la même manière que les journalistes. Nous avons construit le site, dès son démarrage sur l’idée d’une coproduction de l’information entre journalistes et non-journalistes. Le site est le produit de cette alchimie et chacune de ses parties prenantes sera bien sûr représentée. »

    Trois précisions :

    Si j’ai employé le futur, c’est parce que vous m’avez posé cette question le jour du lancement du Spiil et que cette fonction de représentation n’avait pas encore commencé.

    Si j’ai répondu au nom de Rue89, c’est que chacun des membres du Spiil a des pratiques différentes et des liens différents avec ses blogueurs et ses internautes. Il n’était donc pas possible de s’exprimer au nom de tous. Mais il me semble que ce point de vue, que j’exprimais au nom de Rue89, est largement partagé par les autres membres du Spiil.

    Le Spiil est un syndicat professionnel et ses membres sont par définition des entreprises qui ont une activité économique, dégagent un chiffre d’affaires et emploient des salariés. Nous avons toutefois voulu associer à nos travaux des blogueurs ou des petites entreprises qui n’emploient pas encore de salariés, d’où l’idée du membre associé. Nous n’avons rien inventé, elle est pratiquée dans de nombreuses organisations. Notre démarche, contrairement à ce que vous laissez entendre, est l’inverse d’une démarche corporatiste. Dans notre esprit, la rivalité entre journalistes et blogueurs, entre professionnels et amateurs, est un combat d’arrière garde. C’est, selon nous, en faisant travailler tous ces groupes ensemble sur le Web qu’on produit une information plus riche et plus vivante.

  5. Guillaume,

    Il ne faut pas s’étonner outre mesure que le “système” politique veuille faire rentrer le diable dans sa boîte, c’est dans la nature de l’État, ce besoin d’avoir une tête sur laquelle taper quand les choses dérapent dans un domaine “stratégique”. C’est à la limite plutôt positif que cela se passe par la méthode “soft” d’une aide et d’une labellisation, tous ceux qui veulent aller à la soupe devant s’engager à ne pas cracher dedans 😉 ; Souhaitons que le cadre législatif opposable aux blogueurs/commentateurs ne se durcissent pas en parallèle (souhaitons-le, mais ne l’espérons pas trop… La déception sera moins forte. Par une sorte de miracle, on a échappé à la modération à priori des commentaires lors de la publication des décrets Hadopi –souvenez-vous!– , pas sûr que cela ne bouge pas à l’occasion de la Loppsi, par exemple pour les sites “non labellisés”?)

    Quant à l’apport éventuel de ladite labellisation pour les sites concernés, j’ai quelques doutes… Crois-tu vraiment que cela apportera quelque chose à Rue89 ou Mediapart, de pouvoir orner leur site respectif, dans quelques mois, d’un macaron “approuvé par Frédéric Lefèbvre, ministre de la communication et de la culture”? Pas sûr! (Bien sûr il y a le pognon distribué, mais bon… C’est pas non plus le fleuve Pactole! ). Le problème de ces sites, c’est la difficulté à monétiser leur contenu: La Providence y pourvoira peut-être, mais la subvention certainement pas! 😉

    Dernier point: As-tu déjà développé quelque part ta réflexion sur le statut d’hébergeur/éditeur/etc… ? Il me semble difficile de nier que l’auteur d’un article de blog, d’un commentaire, d’un twitt… est légalement responsable, in fine, de ce qu’il écrit… Plus en tout cas qu’un prestataire publiant sans contrôle a priori (cas des Facebook, twitter, youtube et al.) – Ta vision de ces points m’intéresse!

  6. Laisse tomber tu t’emmerdes pour rien à discuter de tout ça. Ils vont parler de toi parce que tu parles d’eux. Et c’est tout. ils sont derrières. C’est un combat d’arrière garde.

  7. Les subventions distribuées ne represenerons qu’un petit nombre de sites et pour une petite fraction de leur budget. 10% dans l’exemple de yagg.
    C’est un peu l’arbre qui cache la forêt face aux subventions pour les sites Internet des médias traditionels.
    Une fiscalité intéressante me semble un avantage autrement plus important. Parody nous annonce que c’est acquis pour les médias traditionels. Voilà qq chose de plus substantiel et nettement plus intéressant. Serions nous revenu au temps du Minitel ou il fallait un numéro de comisson paritaire.

    En terme de pluralité un mechanisme a la comission paritaire me semblerai plus intéressant.

    J’ai perdu mon précédent commentaire

  8. Remarque c’est ce que tu dis 😉

    Ils sont incapable de penser système ouvert. Ils n’ont pas compris ce qui s’est joué ces 20 dernières années. Ils n’ont rien compris à l’émergence du Flux comme écosystème où ils ne sont qu’une des cellules qui ne peut vivre seule.

  9. La notion d’hebergeur des contenus contribues par les internautes me semble un acquis du web participatif.
    Si on en viens a celui d’editeur c’est automatiquement la modération a priori qu’on a sur les “grands” sites Figaro lemonde libe etc…
    Un dispositif stérile qui déresponsabilise la rédaction et conduit a des sous traitance.

    De plus cette option serai très franco francaise quid des YouTube etc…

  10. Bonjour Narvic,
    je lis la bataille qui fait rage entre les pours et les contres. Pour l’heure, vous voudrez bien me pardonner mes imprécisions, mais je n’ai que pour seule formation”le terrain”, mais le sujet m’intéresse au premier chef. J’ai en effet crée un site d’infos très locales:www.villageinfo28.fr dont je ne peux m’occuper qu’après mon travail “normal”:ce qui laisse au final pas assez de temps et de loin. En gros, je recueille moi même les infos d’une part et d’autre par je fais le vrp.Je l’ai monté sous forme de site, pour être totalement responsable du contenu (si interventions d’internautes, là je n’aurais pas pû suivre, c’est un fait).
    Maintenant, cette aide aux sites d’infos, n’est pas pour moi une mauvaise chose en soi, mais les conditions pour y prétendre le sont , oui. Je ne peux y prétendre: je n’ai évidemment pas de journaliste professionnel et donc, mon innovation et soit au mieux en évolution très très lente, soit au pire en voie de non réussite et cette situation m’incite plus à cette dernière hypothèse.
    Je travail sur le terrain depuis 2 ans et tant du côté des associations que du côté des mairies, l’accueil est pour le moment sympathique. Certains conseillers Municipaux (parmis mes amis) m’ont conseillé de faire une demande de subvention auprès de leur Conseil, avec comme argument: je participe à faire connaître la vie locale. C’est un fait, mais à ce jour, je n’ai pas donné suite pour la seule raison: liberté (parce que je le peux encore, mais après?) Mon seul crédo étant de participer à l’information sur la vie locale, sans partis pris politique, je pense que j’aurais pû mériter pouvoir prétendre à une aide. Ce n’est pas le cas et c’est peut-être tant mieux: il faudra donc redoubler d’imagination, travailler et innover.
    Je trouve dommage de garder ou mettre sous perfusion des entités choisies. Mais d’un autre côté, au moins le Net a cela de positif, c’est qu’il permet des projets novateurs sans demander rien à personne, et c’est pourquoi, je pense que l’Etat ne pourra pas contrôler chacunes des entités. Donc le souçi est ailleurs (hormis quand même une certaine distortion de la concurrence puisque certains seront aidés et d’autres pas ! Le problème vient et viendra forcément de la responsabilité. En effet, il m’apparaît en lisant votre billet (mais je n’ai certainement pas toutes les données) que les “agrégateurs” d’infos ne seraient pas responsables: comment pourrait-on profiter d’une certaine situation….et qui plus est en vivre, et n’avoir aucunes responsabilités, cette responsabilité étant laissée finalement à celui qui ne peut plus rien contrôler. C’est un comble.
    Mais finalement, cela ne vas pas m’empécher de réfléchir à chercher encore et encore pour trouver une adéquation acceptable: car moi aussi , à terme je voudrais bien en vivre. Et là je reprendrais la phrase de tête du Blog de Pierre Chappaz , Kelblog, “Seuls, ceux qui croient en leurs rêves peuvent les réaliser” herzog.
    Je pense que le Hold Up sera difficile en tout état de cause sur le Net. Je n’y crois pas, mais je me trompe peut-être.

  11. Désolé Laurent, je ne souviens pas, pour ma part, que votre réponse fut plus détaillées que ce laconique “nous les représenterons”. C’est d’ailleurs à mettre à votre crédit d’être le seul à vous être prononcé sur cette question, en votre nom et non en celui du Spiil (c’est ça que je soulignais).

    Par ailleurs, je maintiens que votre démarche de syndicat professionnel d’entreprises de presse en ligne est de nature purement corporatiste (comment pourrait-il en être autrement pour… un syndicat professionnel ?!). Une démarche qui ne l’aurait pas été était d’appeler l’ensemble de ceux qui contribuent à la production et à la diffusion de l’information en ligne à se réunir, pour défendre des intérêts communs face aux pouvoirs publics. Ce qui signifiait lever les deux barrières que vous avez posées : “professionnel” et “entreprise”…

  12. La question qui est posée est de savoir si la presse a un intérêt dans une démocratie ? On peut penser que oui mais il faudrait redébattre de son rôle. Et secundo, comment la soutenir ou/et faire qu’elle vive. A mon sens, cela passe par les lecteurs. Et les aides devraient être orientées vers l’accès des lecteurs à la presse dans les écoles, les bibliothèques…

  13. Ha ben, avec un article comme ca vous avez du vous faire des amis 😉

    Neanmoins c’est tous a votre honneur de prendre quelque risque (ce que rue89 ne fais plus depuis deja quelque temps deja , depuis l’entree dans ce syndicat peut etre ? ).

    Par contre je pense que vous sous estimer l’impact des subventions, les journalistes resteront “audacieux” (j’ai le droit de rever) , mais au final les articles ne seront pas facilement visible (sur rue89 par exemple, j’aimerais bien savoir quelles sont els critieres qui font qu’un article reste 2 jours en premiere ligne de l’accueil, et qu’un autre y reste moins de 20 minutes ??? ).

    Parce que parlez de lopssi d’ Acta fin janvier, cela me fais sourir, cela ne serait pas une reaction a la blogosphere ? (depuis quelque temps le sujet y est present et les craintes clair. Probablement a raison )

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