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Comment les blogs portugais font changer le journalisme (et en France ?)

Une étude sociologique de la blogosphère portugaise de critique des médias, de ses relations avec la sphère professionnelle des journalistes, comme de celle des chercheurs en sciences sociales, conduirait plutôt à conclure à une forme d’immaturité, voire de retard français en la matière.

Là où ces trois sphères semblent être entrées en contact et dialoguer sur l’internet portugais, elles s’ignorent encore très largement en France, oscillant entre hostilité et indifférence.

Peut-être faudrait-il encourager, en France, les journalistes comme les sociologues du journalisme à bloguer bien davantage qu’ils ne le font aujourd’hui. :o)

Poursuivant à mon petit rythme mon “programme de travail” pour ce blog, j’ai étendu le périmètre de mes recherches aux archives du web et non plus seulement à son actualité. On y trouve des choses remarquables.

Cette démarche, que d’autres pratiquent avec bien plus de constance et d’efficacité que moi (je recommande tout particulièrement le travail d’électropublication dans ce domaine 😉 ), m’évoque d’ailleurs une remarque de Nicolas Vanbremeersch dans son livre “De la Démocratie numérique”. Dans sa théorie “des trois webs” (web documentaire, web de l’information, web social), Nicolas souligne que le web documentaire est une zone d’archivage qui resterait inerte si les internautes n’étaient pas là pour l’animer : fouiller, dénicher, et surtout placer des liens d’actualité vers ces contenus pour les faire remonter à la surface et les diffuser.

C’est ce que je tente de faire dans cette petite série de billets qui commence avec celui-ci, avec quelques publications universitaires consacrées à la sociologie du journalisme et d’internet, parues ces dernières années, et dont l’intérêt est aujourd’hui bien plus qu'”historique”, car ils sont restés d’actualité. Je développerai plus tard quelques unes de mes lectures relatives à la sociologie des réseaux sociaux, à l’économie numérique et à l’idéologie d’internet…

Pour commencer, un petit voyage dans la blogosphère médias portugaise, qui nous offre une intéressante occasion, revenus en France, de nous interroger sur les relations entre les chercheurs en sociologie du journalisme, les blogueurs médias et les journalistes.

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• Lors d’un colloque “L’évènement dans l’espace euroméditerranéen”, en 2006, Marcia Rogerio Grilo et Nicolas Pélissier (Marcia Rogerio Grilo, Doctorante en co-tutelle1, Laboratoire Information Milieux, Media, Médiations EA 3820, Université de Lisbonne et Université Nice Sophia Antipolis ; Nicolas Pélissier, Maître de Conférences – Habilité à Diriger des Recherches, Laboratoire Information Milieux, Media, Médiations EA 3820
IUT de journalisme de Cannes, Université de Nice Sophia Antipolis
) se penchaient sur la blogosphère portugaise consacrée à la critique des médias :

La blosphère, un Cinquième pouvoir ? Critique du journalisme et reconfiguration de l’espace public au Portugal. (intégral des Actes du colloque au format .pdf)

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L’histoire de la blogosphère portugaise remonte à 1999, mais le phénomène “connaît une expansion sans précédents” à partir de 2003, signalent les chercheurs. Première distinction de poids, me semble-t-il, avec la situation française, les médias traditionnels portugais semblent avoir suivi ce phénomène dès l’origine avec beaucoup plus d’intérêt, voire de bienveillance, qu’on ne le constate en France, où la profession des journalistes, d’une manière générale, fait plutôt preuve d’une réelle crispation envers les blogs, après avoir tardivement réalisé l’ampleur du phénomène (sauf notables exceptions bien entendu, et bien que ça s’arrange un peu tout de même avec le temps).

Au-delà de sa fonction de “miroir réfléchissant” (à tous les sens du terme) des médias portugais, la blogosphère fonctionne aussi, dorénavant, comme une source d’information non négligeable pour les journalistes du pays. Ainsi, le blog Random Precision, animé par Luiz Rodriguez a dénoncé
la nomination au poste de Directeur de la Sécurité Publique d’un individu qui avait déjà pris sa retraite pour raison psychiatrique. Cette information de première main a été largement reprise comme source principale par les
journaux Publico et Expresso.

Il aura fallu attendre 2008 en France pour connaître un tel épisode : Le jour où Maître Eolas est devenu un média de référence..

Les blogs, “un cinquième pouvoir”

La recherche académique se penche elle-aussi très tôt sur le phénomène et en dégage des enjeux fondamentaux :

(En 2004) un colloque sur le “Le rôle des blogs dans le journalisme actuel”, organisé par une organisation professionnelle
d’entreprises de presse, met la question du “cinquième pouvoir” au cœur de ses préoccupations. Le professeur Manuel Pinto y défend l’idée que “le quatrième pouvoir a perdu la capacité de surveiller les autres pouvoirs”, et
que la blogosphère apparaît bien placée pour assumer ce rôle, se définissant alors comme un “cinquième pouvoir”.

Est-il besoin de préciser qu’en France les syndicats de presse (employeurs comme salariés) n’organisent pas des colloques sur les blogs, surtout si c’est pour y dire qu’ils sont le 5e pouvoir ? On a même réussi, il y a quelques mois, à faire des États généraux de la presse sans y parler une seule fois des blogs !

Des blogs de “métajournalisme”

Autre différence avec la France, ce sont les chercheurs qui soulignent, les blogs “politiques et journalistiques” sont plus représentés au Portugal que les blogs à caractère “intime, littéraire ou artistique”.

Ces blogs journalistiques ne sont pas réellement des blogs d’information. Les deux catégories dominantes sont des blogs “ayant pour objet la didactique du journalisme”, liés aux formations universitaires des étudiants, et conçus par les enseignants en journalisme comme “un lieu de socialisation professionnelle critique pour les futurs journalistes” ou encore “un laboratoire ayant pour objet l’apprentissage des normes de fonctionnement du cyberjournalisme”, et d’autre part des blogs de “critique du journalisme” ou de “métajournalisme”( Il faut entendre “critique des médias” dans un sens plus scientifique que l’usage qui en est fait en France, me semble-t-il, ou la “critique” est de nature bien plus politique qu’elle ne traduit “le point de vue critique” caractéristique du scientifique, qui n’implique aucun jugement de valeur a priori. C’est pourquoi je préfèrerai ici utiliser le terme de “métajournalisme” pour désigner ce dont il est question.).

Dans la première catégorie, les écoles de journalisme françaises s’y mettent aujourd’hui aussi, bien que là-encore, me semble-t-il, avec retard. Quant à la seconde, “métajournalisme”, ça me plait bien pour novövision. 😉

Ces blogs traitent essentiellement des sujets en rapport avec
l’activité journalistique. Ils publient des annonces et actes de colloques et autres séminaires dans ce domaine, annoncent la parution d’ouvrages et les conclusions d’études nationales ou étrangères. Enfin, ils donnent des
informations diversifiées concernant le milieu des médias (la plupart d’entre elles sont issues de la recherche académique) et ils diffusent des
commentaires (souvent très polémiques) liés aux questions actuelles que génère l’évolution de ce milieu.

Une hybridation des genres académique, journalistique et littéraire

Les chercheurs y distinguent :

“Une posture réflexive en rupture avec le discours auto-légitimant des entreprises de presse.”

“Des interactions fécondes entre sphère professionnelle et sphère académique.”

Et ils rappellent à quel point les chercheurs français insistent au contraire “sur la difficulté à établir des relations de confiance et de réciprocité entre professionnels des médias et enseignants-chercheurs universitaires”.

Ils s’interrogent enfin :

“Journalisme, littérature et science, une hybridation des genres rédactionnels ?”

Les chercheurs y pointent l’utilisation du “je”, une caractéristique plus littéraire que journalistique ou scientifique, “une prédilection pour les
modes narratif et argumentatif”
, bref “une hybridation entre les modes
d’écriture académique, journalistique et littéraire”
.

Un blogueur portugais définit ainsi lui-même son blog de “métajournalisme”, une définition que j’aime bien et que je pourrais reprendre pour le mien 😛 :

« Le blog Atrium est un espace de construction de polémiques constructives, il est un lieu de doutes et d’apprentissages partagés. »

Les blogs, à la source d’une “réflexion majeure sur les pratiques journalistiques”

La conclusion des auteurs me semblent ainsi à mille lieux (en avant bien sûr) de ce qu’on peut voir aujourd’hui de l’état de la blogosphère médias française, dans ses rapports aussi bien avec la profession des journalistes qu’avec le monde universitaire de la recherche sur le journalisme et les médias :

Au total, on peut conclure que les blogs de critique des médias que nous avons étudiés sont en train de susciter une réflexion majeure
sur les pratiques journalistiques au Portugal, et que leur fonctionnement traduit une réelle démarche d’innovation par rapport aux routines désormais bien connues produites par la « machinerie » des entreprises de presse.

Je reconnais, pour ce qui est de mon propre blog, qu’un certain nombre de scientifiques me lisent et me le font gentiment savoir, directement où en citant ce blog dans leurs publications (merci à eux 😉 ). Mais on ne peut pas vraiment dire pour autant que ce blog soit devenu un lieu de rencontre et d’échanges entre journalistes et sociologues, malgré mes efforts en ce sens…

Quant aux journalistes traditionnels, ils semblent s’ouvrir peu à peu au monde des blogs, mais quelques polémiques pas si anciennes, des reportages ou des articles approximatifs fréquents dans les anciens médias, laissent mesurer le niveau de défiance qui persiste.

La “réflexion majeure sur les pratiques journalistiques” que de tels blogs ont su susciter au Portugal n’en est pourtant pas moins nécessaire en France, comme je ne cesse d’y appeler…

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Suite de cette série :

– 2/3 : Les journalistes « pris dans la toile » d’internet.

3/3 : A la recherche du cyberjournaliste introuvable…

5 Comments

  1. Encore merci pour le lien 🙂

    Et bien que je ne commente pas souvent je vais faire exception car moi aussi j’avais découvert une particularité du web en langue portugaise : “la netnographia”

    – Si la mention “netnographie” est quasi-absente du web français, elle est très présente dans le web en langue portugaise où elle s’applique de manière privilégiée à l’étude des blogs et communautés en ligne (voir par exemple “estudo dos blogs a partir da netnografia” ou encore sa mention dans l’importante étude “blogs e Comunicação” préfacée par André LEMOS en 2009, p.43).

    En général on considère un certain Robert KOZINETTS comme auteur reconnu du terme “Netnography” (en fait appliqué à l’étude des communautés de consommateurs en ligne).
    J’avais demandé à @jafurtado sur Twitter la différence entre “netnografia” et “ethnographie du net” (plus répandu et plus vaste a priori).

    Donc c’est vrai, splendeur du web dans la découverte possible de cultures théoriques qui nous sont peu connues…
    (Il faut dire aussi que le domaine des sciences Humaines s’y prête car déjà existent la sociologie Allemande, la sociologie Américaine, la sociologie Chinoise etc. ).

    Et aussi merveille et enjeux des archives de ce web ( penser à ces enseignants à l’Université dans quelques années – une sociologue spécialisée en “sociologie de la famille” par exemple- avec face à elle certains étudiants au faîte d’écrits de sociologues japonais ou Brésiliens sur son domaine d’excellence (depuis quelques mois Google Traduction traduit aussi les PDF) et dont elle ignorait totalement l’existence …Gros stress en perspective …)

  2. @ Electropublication

    C’est toujours un honneur de recueillir sur son blog des commentaires aussi érudits. :-))

  3. “… Mais on ne peut pas vraiment dire pour autant que ce blog soit devenu un lieu de rencontre et d’échanges entre journalistes et sociologues, malgré mes efforts en ce sens…”

    Peut être faut il viser un public plus large pour voir arriver ici ces deux catégories de professionnels ?

    Elles sont souvent motivées pour l’étude des phénomènes de masse 😉

  4. De ce que je sais, en dehors des études certainement très poussées et exhaustives du contenu des blogs portugais, c’est surtout que les blogs sont une formidable plateforme de critique de la classe sociale dominante, qu’ils soient riches ou politiques. Mais à la différence de la France, il n’y a pas que les anonymes qui se prêtent au jeu, les journalistes également!

    Il faut dire qu’une des caractéristiques de la presse portugaise, c’est sa relative jeunesse. Depuis la fin de la dictature en 1974, la moindre atteinte à la liberté de presse ou d’expression y est considérée comme un crime. Les journalistes sont tous héritiers de cette révolution et aiment s’exprimer également sur de nombreux sujets.

    Ma question est : est ce qu’un journaliste peut vraiment informer de façon indépendante si il affiche clairement sur son blog ses opinions? Est ce qu’un Miguel Sousa Tavares ou un Paulo Portas sont vraiment indépendants? On se le demande, je ne suis pas si sûr que ce soit bénéfique un tel mix entre blog et journalisme. Mais il est vrai qu’en connaissant les opinions de tel ou tel journaliste, on comprend mieux du coup l’info qu’il donne.

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