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Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes

“Comment le web change le monde. L’alchimie des multitudes”, Francis Pisani et Dominique Piotet, 2008, Pearson, 260p., 22€.


Francis Pisani tient son blog spécialisé sur les nouvelles technologies, Transnets (et aussi sur Médiachroniques), depuis San Francisco. Ses chroniques sont publiées dans de nombreux journaux en Europe et en Amérique Latine. Il enseigne et intervient régulièrement comme consultant.

Dominique Piotet dirige la filiale américaine de l’Atelier, l’entité dédiée aux nouvelles technologies de BNP-Parisbas. Il est consultant et chroniqueur pour La Tribune.

Les chapitres un, deux, trois et quatre de ce livre sont en ligne, et consultables gratuitement. Les chapitres suivants le seront progressivement.

Comment sur le web d’aujourd’hui, animé par la force puissante d’une “dynamique relationnelle”, des utilisateurs qui deviennent de véritables “webacteurs”” se font créateurs de valeur, tout à la fois créateurs de contenu et créateurs d’organisation de l’information en ligne…

Comment de ces regroupements de personnes, de cette accumulation de données, et leur mise en relation, émergent des dimensions et des propriétés nouvelles dont l’expression d’“alchimie des multitudes” rend mieux compte que celles de “sagesse des foules” ou d’“intelligence collective”

Au registre de mes notes de lecture en retard, ce livre figurait en bonne place et je le regrettais, car je le recommande vraiment à tous. “L’alchimie des multitudes” est un livre très clair, limpide même, sur ce qu’est le web aujourd’hui, comment il fonctionne, quels sont ses enjeux, ce qu’il change dans le monde et dans nos vies et ce qu’il pourrait devenir…

Avec une expression très pédagogique, les auteurs présentent des innovations, des concepts et des débats philosophiques, techniques, sociologiques ou économiques relatifs au web, parfois subtiles ou pointus, de manière très accessible, simple et documentée. Ils multiplient les exemples de sites illustrant leur propos, discutent le vocabulaire utilisé pour parler du web, pour l’éclairer ou même pour proposer des formulations mieux adaptées. Ainsi proposent-ils par exemple de “prendre ses distances” avec le terme de “web 2.0”, de parler de “webacteurs” plutôt que d’“internautes”, d’une “dynamique relationnelle” à l’oeuvre sur le web plutôt que de “web social”, et enfin d’“alchimie des multitudes”, pour tenter de dépasser l’opposition finalement peu constructive entre les concepts de “sagesse des foules” et d’“intelligence collective”.

Les auteurs portent sur le web un regard ouvert, curieux et bienveillant, en restant attentifs à des problèmes et à des risques, potentiels ou avérés. Le discours est raisonnable et prudent, échappant avec constance autant aux discours apocalyptiques qu’aux discours prophétiques, qui prospèrent par ailleurs. Un livre à mettre donc entre toutes les mains… 😉

La première partie, consacrée au “web d’aujourd’hui” met l’accent sur trois aspects fondamentaux du web, parfois oubliés, ou insuffisamment mis en valeur par ailleurs :

Les adolescents (américains) sont le moteur du web.

Car le web, ce sont d’abord les jeunes qui se l’approprient et le popularisent. Leur rôle de early adopters (« utilisateurs de la première heure ») nous montre la voie des usages futurs.

Ils nous montrent aussi que la technologie importe peu, surtout si elle sait se faire simple et peu intrusive. Ce qu’ils aiment avant tout : les réseaux sociaux et tous leurs outils. Cela traduit une rupture générationnelle, mais surtout des ruptures d’usages.

Si Facebook, Myspace et les réseaux sociaux rencontrent un tel succès, ils le doivent aux adolescents, qui s’approprient le web comme l’espace privilégié aujourd’hui de leur propre socialisation. Avec eux “l’information et le commerce électronique ne font pas recette”.

Leur usage de “digital native” est en rupture avec celui des “digital immigrants” : les blogs des seconds, par exemple, “sont un instrument de partage des connaissances intellectuelles” (vous êtes bien sur… novövision. 😉 ), quand “les blogs d’autochtones visent avant tout à partager des émotions. Il s’agit presque d’un média différent.” Les actualités les ennuient et le web est loin d’être pour eux un média… d’information.

Seconde mise au point, ces “autochtones” ne sont pas spécialement férus de technologie. Tous les ados ne sont pas des “geek” en puissance. Ils semblent même se désintéresser des technologies complexes. Pour eux, “la simplicité prime”, ce qui n’est pas sans conséquence pour comprendre pourquoi tel site nouveaux rencontre plus de succès qu’un autre…

(Lire en ligne le chapitre 1.)

La “dynamique relationnelle” : le web est un outil pour établir des relations.

Nous entendons par « dynamique » l’ensemble des mouvements non contrôlés, non linéaires, à facettes multiples, entraînés par la participation « de tous ». Avec « dynamique relationnelle », nous indiquons le fait que cette dynamique sociale et technologique (participation plus effets de réseaux) est à l’oeuvre dans l’établissement de relations entre personnes, groupes et données.

Le concept proposé est puissant : il rend compte du rôle fondamental joué par les liens dans le fonctionnement du web, en soulignant que ces liens peuvent concerner à la fois des humains et des informations, embrassant les aspects sociaux et techniques. Belle synthèse en une seule expression.

Cette “dynamique relationnelle” dans le web est une “dynamique de flux” circulant sur “des réseaux”.

Tenant en permanence les “deux bouts” social ET technique de leur approche, les auteurs soulignent que le succès du web ne se résume pas à la technique de son “architecture réticulaire” (en réseaux) : “Il correspond à une dynamique sociale préexistante à laquelle il permet de mieux s’exprimer” et qui est celle de la montée de l’individualisme dans des sociétés où le scepticisme (“l’incrédulité à l’égard des métarécits”, cf. “La condition postmoderne” de Jean-François Lyotard) tend à progresser.

Le web, dans son architecture technique même, se révèle ainsi très adapté au nouveaux types de relations sociales qui caractérisent nos sociétés :

La souplesse croissante dans les relations entre individus et groupes caractérise notre époque. Sans renoncer aux relations d’appartenance, nous tendons à multiplier les relations réticulaires transitoires à portée limitée, moins rigides et plus dynamiques.

(noir)Arrivé à une phase de maturité, le web est un outil que nous sommes d’autant plus portés à utiliser que le tissu social traditionnel est en pleine évolution et que les structures organisationnelles (institutions et marchés) satisfont de moins en moins.

(Lire en ligne le chapitre 2.)

Les techniques discrètes, qui savent se faire oublier

Utile mise au point, encore une fois : le web n’est pas une révolution technologique.

Plus encore, le web “n’est pas une technologie, c’est une façon d’assembler des logiciels et du business”, selon le blogueur Dion Hinchcliffe “En effet, il n’est pas porteur d’innovations technologiques majeures” souligne Francis Pisani et Dominique Piotet.

Les auteurs proposent de considérer “le web comme plateforme” qui arrive aujourd’hui “à maturité”, par l’association de toute une séries de technologies différentes, qu’ils détaillent (peer to peer, API, mashups, Ajax, RSS, bookmarks, tagging…). Mais ces technologies agissent “en tâche de fond” et se doivent de rester quasi invisibles à l’utilisateur pour que ce dernier les adopte. Ce qui est au centre, ce sont “les données” et “l’utilisateur final”.

(Lire en ligne le chapitre 3.)

L’entrée en scène des webacteurs, créateurs d’organisation de l’information

La deuxième partie de l’ouvrage, la plus féconde pour moi, introduit deux notions nouvelles, qui sont en fait des propositions d’ajustement du vocabulaire, pour mieux rendre compte de la réalité du web d’aujourd’hui et de son fonctionnement : “webacteurs” et “alchimie des multitudes”.

Plutôt qu’“internaute”, les auteurs proposent ainsi d’utiliser le terme de “webacteur” pour souligner le rôle essentiel des utilisateurs actifs qui sont de véritables “créateurs de valeur” sur le web (Les auteurs rappellent ici cette jolie définition du web 2.0 : “Vous fournissez tout le contenu. Ils gardent tous les revenus.”) : créateurs de contenus avec le fameux UCG (User generated content, ou contenu créé par les utilisateurs) : photos et vidéos sur les plateformes de partage, mais aussi textes et commentaires dans les sites participatifs et dans les blogs…, mais aussi créateurs d’organisation des données, un aspect qu’il me semble intéressant de développer spécifiquement ici (L’importance que j’accorde à cette notion de “créateurs d’organisation des données” dans cette note n’est pas proportionnelle à sa place dans le livre. C’est juste qu’elle retient particulièrement mon attention.)

Les auteurs attachent une importance particulière à l’ouvrage de David Weinberg, “Everything is Miscellaneous, The Power of the New Digital Disorder” (“Tout est divers, la puissance du nouveau désordre digital”), et à son intervention à la conférence Supernova du 22 juin 2007, à San Francisco, dont ils publient la traduction des meilleurs passages (vidéo en anglais de cette intervention).

Le docteur en philosophie, auteur de sketches comiques pour Woody Allen et consultant internet de la campagne présidentielle 2000 de Howard Dean (quelle palette !) souligne l’apparition, avec le web, d’une nouvelle manière de classer les choses et ce que nous savons d’elles, qui fait émerger des propriétés tout à fait particulières et fascinantes.

De taxonomies en folksonomies : “la construction publique du sens”

Weinberg s’intéresse à “la façon dont nous classons les choses et ce que nous savons d’elles : l’ordre du monde et celui de notre savoir”.

Il distingue trois niveaux, trois “ordres d’ordre” :

Le premier, celui du monde des atomes, consiste à ranger les choses dans leur lieu attitré : les couverts dans le tiroir de gauche à côté de l’évier, les serviettes dans la commode. Caractéristique essentielle : chaque chose ne peut être que dans un endroit à la fois, et à un endroit donné, nous ne nous attendons à trouver qu’un objet.

Le deuxième ordre d’ordre est celui de la classification
dans le monde réel des informations dont nous disposons sur lui. Le meilleur exemple est fourni par le catalogue des livres de votre bibliothèque municipale ou celui de La Redoute.

Ce niveau est celui de la “taxonomie” , et il reste dans “le monde des atomes” : la fiche de bibliothèque, le catalogue imprimé…

Le troisième type d’ordre est celui du monde numérique. La quantité d’informations que nous pouvons y déverser est sans limites. Plus nous en avons, plus l’ordre en sera efficace. Pour preuve, les tags que nous trouvons sur Flickr ou del.icio.us ou les « labels » de Gmail. On peut les regrouper en « nuages » où ils apparaissent d’autant plus clairement
qu’ils sont plus importants. Ce système totalement chaotique et incontrôlé donne naissance à un nouveau type d’organisation appelée « folksonomie » pour bien marquer la différence avec les taxonomies traditionnelles.

Les folksonomies présentent bien des particularités par rapport aux taxonomies traditionnelles : elles se présentent “sous forme de tas” plutôt que sous la forme d’une arborescence bien organisée ; elles sont évolutives, sans limites, jamais achevées ; elles sont multiples et permettent simultanément plusieurs formes de classement différentes sans que l’une soit nécessairement meilleure que l’autre ; surtout, elles peuvent être produite de manière collaborative et décentralisée par les “webacteurs” eux-mêmes dans un classement qui devient “un processus social” et non plus l’oeuvre d’une autorité détenant les clés du savoir…

Les tags placés sur les liens par les contributeurs d’aaaliens.com (ou de delicious 😉 ) sont des folksonomies, comme les playlists d’iTunes, par exemple, qui permettent d’accéder aux données de manières diversifiées en proposant des chemins de navigation à l’intérieur du stock d’information :

« Nous pouvons établir des connexions et des relations à un rythme inimaginable auparavant, explique Weinberger. Nous le faisons ensemble. Nous le faisons en public. Tout lien et toute playlist enrichit notre collection disparate de choses partagées et crée des connexions potentielles souvent imprévisibles. Chaque connexion nous dit quelque chose sur les choses connectées, sur la personne qui a établi la connexion, sur la culture dans laquelle une personne a pu l’établir, sur le genre de personnes qui la trouvent intéressante. C’est comme cela que le sens croît. Que nous le fassions exprès ou en laissant des traces derrière nous, la construction publique du sens est le projet le plus important des cent prochaines années. »

Il n’y a jamais trop d’information

L’un des très grands intérêts de l’approche de Weinberg est de souligner que l’accroissement du stock d’information n’est nullement une menace pour notre compréhension, bien au contraire.

Pour quelqu’un comme moi, sensible à cette question du risque de “surcharge informationnelle”, j’avoue que cette perspective m’ouvre des horizons inattendus, et m’invite à quelques remises en question. Ce ne serons pas les seules, dans cet ouvrage, on le verra…

De larges extraits de l’intervention de Weinberg à la conférence Supernova sont traduits et publiés en ligne par Francis Pisani et Dominique Piotet (Lire chapitre 4, à partir de la page numérotée 113 (page 29/32 du document pdf)) :

« On ne cesse de nous dire depuis les années 1990 qu’il y a trop d’informations, que nous sommes menacés par une avalanche, un tsunami, que nous allons nous y noyer. Ça n’est pas vrai et il convient de se demander pourquoi puisqu’il y en a encore plus que ce que tout le monde prévoyait.

C’est parce qu’il y a de plus en plus d’informations que nous ne nous y noyons pas. La solution au problème de l’excès d’information, c’est d’en générer encore plus, une activité à laquelle nous excellons.

Le problème n’est pas la quantité, mais la fragmentation.

Pour Weinberg, “on règle les problèmes au niveau des métadonnées” , ces données qui servent à décrire les données : la fiche de bibliothèque qui décrit le livre, aussi bien que le tag dans aaaliens.com qui décrit un lien, ou celui dans Flickr, qui décrit une photo…

Dans le monde “physique”, on sépare les données des métadonnées (la fiche de bibliothèque est dans son fichier, le livre dans son rayonnage). On peut rédiger plusieurs fiches pour le même livre et les placer à des endroits différents (fichier “auteur”, fichier “matière”…) mais le procédé trouve vite sa limite matérielle. D’autant que ce sont des humains en nombre limité, désigné en fonction de critères définis, qui se chargent du classement :

Cela fait immédiatement surgir des questions de pouvoir. Être la personne qui fait de tels choix dans l’organisation du savoir équivaut à détenir de l’autorité.

En ligne, les choses se passent de manière très différente, ce qui remet en cause notre conception du savoir, autant que le système traditionnel d’autorité liée à la connaissance.

• En ligne, on peut créer autant de catégories que l’on veut, et placer une données dans autant de catégories que l’on veut : “Le désordre devient donc une bonne chose car chaque utilisateur peut arranger les données comme il le souhaite.

• En ligne, données et métadonnées se confondent, “tout est métadonnées” : “La seule différence est que les données sont ce que vous cherchez et les métadonnées ce que vous savez.” Le titre d’un livre est une métadonnée permettant de retrouver le livre, mais un tag approprié aussi, sa première phrase ou encore un nom propre que l’on sait se trouver à l’intérieur et qu’un moteur de recherche retrouvera sans difficulté, ou le nom du blog dont on se souvient qu’il a fait une note de lecture fleuve à son sujet, le nom d’un membre de delicious, d’un site de partage de bibliothèque ou de critique de livres, qui est expert dans le sujet précis traité par ce livre et qui y fait très probablement référence, etc…

• En ligne, non seulement on peut arranger les données comme l’on veut, mais on peut changer le mode de classement à volonté : “Ceux qui possèdent le stock n’en possèdent plus l’organisation. C’est nous qui la possédons.”

Ce que ça change ?

• On sort du “régime de la diffusion des informations de masse (broadcast)”, qui conduisait à simplifier les messages à outrance pour assurer une diffusion de masse (exemple : la télévision), pour entrer dans un monde de complexité des messages.

Les experts ne sont plus les mêmes qu’avant :

Maintenant, l’expert c’est tout le monde, comme le montre
Wikipedia. Le savoir qui s’en dégage est souvent meilleur que
celui que l’on aurait pu attendre d’un seul individu. L’expert ne disparaît
pas, mais on assiste à une sorte de négociation sociale du
savoir.

La compréhension devient plus importante que la connaissance :

Nous sommes en train d’assister à un changement cataclysmique dans lequel la connaissance est progressivement absorbée par la compréhension (the circling of knowledge by understanding). Il est vrai que de fausses informations circulent sur l’internet, et qu’elles peuvent entraîner une distorsion du savoir. On n’est jamais sûr que c’est un expert qui aura écrit ce qu’on va lire. L’accès au savoir est donc plus difficile avec l’internet et l’utilisateur va devoir s’impliquer davantage, trouver la page de discussions sur le sujet pour savoir si oui ou non, ce qu’il a lu est vrai.

L’Alchimie des multitudes

Autre terme nouveaux et intéressant proposé par Francis Pisani et Dominique Piotet, l’“alchimie des multitudes” est forgé pour tenter de rendre compte des phénomènes d’émergences que l’on constate sur le net lors de processus qui mettent en jeu la participation (plus ou moins active et volontaire) d’un grand nombre de personnes. L’ambition des auteurs est de dépasser les notions de “sagesse des foules” ou d’“intelligence collective”, insatisfaisantes et charriant un fort pouvoir polémique :

Il est une conviction fort répandue parmi les analystes du web d’aujourd’hui (…) que la participation d’un grand nombre de personnes et de groupes, ce que nous appelons “dynamique relationnelle”, permet l’émergence de “quelque chose”. Mais les deux grandes formules qui se proposent d’en rendre compte sont utilisées avec suffisamment de laxisme pour nous compliquer encore la perception de ce qui est en jeu.

“Sagesse des foules”, “Intelligence collective” et “maoïsme digital”

Les auteurs discutent ici des options de James Surowiecki (“La Sagesse des foules”) ou Andrew Keen (“Le culte de l’amateur”), deux livres dont j’ai rendu compte ici (je note que les auteurs sont plus indulgents que je ne l’ai été avec Surowiecki, qui suscite un réel agacement chez moi. Je suis en revanche plus indulgent qu’eux avec Keen, qui semble suscite chez eux… un agacement non moins réel que le mien. 😉 ). Ils discutent également de manière serrée des points de vue de Tim O’Reilly, Kevin Kelly, John Markoff, Pierre Lévy, Jaron Lanier, et Nicholas Carr, présentant ainsi un panorama assez complet de cet aspect des débats philosophiques qui se tiennent à propos du web aujourd’hui.

En résumant à gros traits, la “sagesse des foules” de Surowiecki rend compte de certains phénomènes constatés, permettant de considérer qu’une foule anonyme et inorganisée prend parfois de meilleurs décisions qu’un groupe d’experts qualifiés, mais les conditions absolument nécessaires qui doivent être réunies pour de telles émergences sont tellement contraignantes et rares… que, dans la pratique, elles ne sont quasiment jamais réunies !

De plus Surowiecki a été souvent mal compris, ou bien son propos a été abusivement simplifié et généralisé (J’estime pour ma part que Surowiecki s’attendait parfaitement à de telles interprétations, procédant d’une généralisation abusive, et qu’il s’est bien gardé de réellement les prévenir. Je le soupçonne même d’encourager l’abus de cette analogie qui met la “sagesse des foules” à toutes les sauces, car cela sert à merveille son propre projet politique de défense de l’ultralibéralisme économique le plus débridé et anti-social qui soit. Le projet de Surowiecki est donc, selon moi, de nature politique et profondément idéologique, il ne “convoque” le web dans sa démonstration que comme un argument à l’appui d’objectifs qui n’ont en réalité que peu de rapport avec lui.).

Le concept d’ “intelligence collective” est forgé par le philosophe Pierre Lévy et repris par l’éditeur et essayiste Tim O’Reilly, pointant le rôle des “effets de réseau” (notion inventée par Robert Metcalfe, qui désigne un effet sur-multiplicateur des réseaux). Contrairement à la foule inorganisée de Surowiecki, il s’agit là de “processus délibératifs qui ont lieu dans les communautés en ligne, quand les participants partagent leurs informations, corrigent et évaluent les découvertes de chacun et se mettent d’accord sur une interprétation” (selon la formulation d’Henry Jenkins). C’est l’effet sur-multiplicateur des réseaux appliqué à ces processus délibératifs qui ferait émerger une “intelligence collective”.

On voit que les deux notions ne désignent pas du tout les mêmes processus : le principe de coopération, à la base de l’émergence dans les réseaux de cette “intelligence collective”, est formellement rejeté par “la sagesse des foules”, l’une des conditions nécessaires étant précisément la non-coopération, l’absence de groupe organisé et d’échange d’information (on a pu dire que cette “foule” était plutôt un “troupeau”).

Quoiqu’il en soit, pour les auteurs, “les deux termes sont séduisants mais, trop ambitieux, ils ne nous permettent pas d’arriver à des conclusions claires”.

D’autant que “tout le monde n’est pas d’accord”… Kevin Kelly ironise de ce que “le chemin conduisant à l’intelligence passe par la bêtise massive”. Jaron Lanier dénonce un “maoïsme digitial”, “la résurgence d’une idée selon laquelle le collectif est le summum de la sagesse”. Il dénonce l’apparition d’une dangereuse pensée unique (hive mind, littéralement “esprit de ruche”). Nicholas Carr souligne les pulsions “quasi religieuses” des promoteurs d’une véritable “métaphysique du web”, et dénonce la réelle exploitation économique par une petite minorité dans le web 2.0 du travail bénévole des masses. Je ne reviens pas sur la thèse d’Andrew Keen, largement exposée par ailleurs sur ce blog.

Participation, émergence et “alchimie des multitudes”

Tentant de clarifier tout cela, Francis Pisani et Dominique Piotet repartent de cette “inflexion essentielle dans l’histoire des technologies de l’information et de la communication” (désignée “web 2.0” par certains, un terme avec lequel les auteurs souhaite, on l’a vu, “prendre leurs distances”) :

Aussi imparfait et insatisfaisant qu’il soit, le mot qui en rend le mieux compte est sans doute celui de “participation”. Elle est suffisamment massive pour permettre l’émergence de dimensions et de propriétés nouvelles.

Le concept d’émergence est tiré du livre de Steven Johnson, “Emergence : The Connected Lives of Ants, Brains, Cities, ans Software”, qui observe l’apparition de structures complexes organisées s’appuyant “sur une masse d’éléments relativement stupides plutôt que sur une sorte d’exécutif relativement intelligent”. Ainsi le système complexe formé par la fourmilière émerge du comportement pour le moins basique de chacune des fourmis qui la composent. “Le passage de la simplicité à la sophistication quand on change de niveau est ce que Johnson qualifie d’“émergence” “, et c’est là que certains voient une “sagesse des foules” et d’autres une “intelligence collective”

Choisir “alchimie”, à la dimension inéluctablement ambiguë, au lieu de “sagesse” ou d'”intelligence”, permet de prendre acte du fait que rassembler un grand nombre de personnes et les consulter permet éventuellement de créer de l’or, mais pas toujours. Les foules ne produisent pas que de la sagesse, les collectifs pas seulement de l’intelligence. Mais cela peut arriver (…).

Quant au terme “multitude” (…) il a le mérite d’attirer notre attention sur le nombre, sans lui accorder une connotation positive ou négative. Le pluriel rend mieux compte des multiplicités à l’oeuvre. Il permet de suggérer une plus grande hétérogénéité et une plus grande diversité. Les webacteurs d’aujourd’hui ne forment ni une foule consciente, ni un collectif aux contours bien déterminés.

Il reste tout de même à définir cette notion : dans quelles conditions émerge donc cette “alchimie des multitudes” ?

Elle repose sur cinq éléments que l’on trouve rarement tous ensemble, mais dont le kaléidoscope des associations possibles est incroyablement riche.

Accumuler des données. Sans qu’il soit forcément nécessaire de faire appel pour cela à des délibérations ou des communautés.

Miser sur la diversité. Beaucoup de sources, les plus diverses et multiples possible.

Compiler/synthétiser. Organiser ces données, même par des traitements simples, “qui permettent de tirer de l’ensemble quelque chose d’une valeur supérieure à la somme des parties”.

Mettre en relation. De manière à créer la possibilité d’effets de réseaux, à partir du réseau formé par les relations établies entre les gens, les données ou les appareils.

Délibérer. Le choix des données à recueillir, la nature de leur traitement ou de leur mise en relation, peuvent aussi être l’objet de délibérations collectives, permettant, mais pas à tous les coups, “l’émergence de propriétés que l’on peut fort bien appeler “intelligence collective” “, si l’on reste prudent à la possibilité, aussi, des… erreurs collectives…

Quand un certain nombre de ces éléments ou conditions sont réunis sur le web, il arrive alors, parfois, que l’“alchimie des multitude” agisse et produise quelque chose de nouveaux.

Pour une “digital literacy”

Les auteurs se défendent de vouloir faire de leur “alchimie des multitudes” une nouvelle théorie du web pour remplacer les précédentes. Il s’agit “de nous aider à poser de façon aussi claire que possible les bases d’une attitude face au web d’aujourd’hui et d’une volonté d’intervenir pour participer à son évolution.” Le propos est celui d’une “approche raisonnée du web” .

C’est que tout cela reste incertain et ne dispense nullement de rester vigilant sur la nature réelle de ce qui est produit à l’occasion : il faut notamment éviter de voir là un phénomène magique et d’y mêler la religion, veiller à la qualité réelle du résultat qui n’est pas acquise et pourra demander du filtrage et du contrôle, et il faudra surtout dans de tels processus surveiller en permanence ce qu’il advient de nos données personnelles et les protéger des usages malveillants potentiels.

Ces considérations amènent les auteurs à réaffirmer la nécessité que les utilisateurs soient actifs dans les processus à l’oeuvre sur le web, qu’ils conservent un pouvoir de rébellion, et plus que jamais l’importance d’une “digital literacy” : un apprentissage de chacun d’un minimum de culture numérique (se servir efficacement d’un ordinateur, savoir trouver une information en ligne et la comprendre en déjouant les pièges éventuels, savoir créer et diffuser les messages en comprenant ce que l’on fait…).

Je ne développe pas ici la troisième et dernière partie de l’ouvrage, très intéressante également (mais j’aurai l’occasion d’y revenir) :

Pour terminer, nous montrerons les changements entraînés par une telle dynamique dans trois domaines : l’économie (Chapitre 6), l’entreprise (Chapitre 7) et les médias (Chapitre 8).

La conclusion, enfin, nous permettra d’évoquer les principales composantes de ce que pourrait être… le web de demain.

Nous poursuivrons ces débats sur nos sites respectifs : Transnets et Alchimie des multitudes

Bons voyages…

5 Comments

  1. Il s’agit d’un ouvrage d’une grande richesse allié à une excellente présentation,très pédagogique de notions toutes nouvelles pour un internaute débutant. Les auteurs maitrisent avec brio une ingrate matière ! Je vais m’attaquer à le lecture des chapitres présents en
    ligne afin d’acquérir la culture blogosphérique et wébiste qui me manque ! De quoi meubler les longues soirées d’hiver !

    Félicitations pour le choixde cet ouvrage !..

  2. J’ai lu les extraits de chapître sur le site,

    Malheureusement, une vision jalonnée d’approximations, et je n’ai pas encore analysé pour quelles raisons particulière aux auteurs.

    Exemple le plus flagrant, page 75, je cite (sic) :

    “Le mouvement du logiciel libre (freeware en anglais)”

    Aïe, contresens sur les termes, pour un livre qui prône la Digital Litteracy, je crois que ce genre d’erreur aurait pu être évitée par le bénéfice d’une relecture de personnes technologiquement ou dans le sujet qui nous intéresse historiographiquement compétente.

    Là, on ne peut qu’arrêter de lire…

    Cela me gêne terriblement car en effet, pour Wikipédia et les wikis en général, la proposition d’alchimie des multitudes est très bien trouvée, très exacte.

    Bien entendu, même si elle ne peut recouvrir d’autres et nombreuses manifestations de “l’intelligence collective”.
    C’est bien moins pompeux et trompeur que “la sagesse des foules” comme le souligne narvic.

    Sur le passage sur les jeux vidéos dans la section consacrée aux adolescents actuels, une autre confusion réelle dans ce qui est essentiel dans le business du jeu.
    Le fait que le jeu soit vidéo n’est qu’une simple extension du jeu mais ne détermine pas sa nature.

    Les jeux actuels en ligne sont les dignes héritiers de jeux bien plus anciens :
    1. pour les MMORPG (Massive Multiplayer Online Role Playing Game) ils sont les descendant des jeux réseaux universitaires apparus dans les années 70 et appelés MUD.
    2. pour les RTS (Real Time Strategy) il s’agit de descendants des fameux PBM (Play By Mail)

    Simple, il faut voir que vous n’allez pas intéresser un joueur d’échecs ou de go au solitaire. La nature du jeu détermine en grande partie le joueur.

    A noter qu’attribuer à la nouvelle génération adolescente les jeux en ligne vidéos actuels, c’est se tromper doublement, premièrement sur l’age réel des joueurs en ligne, et deuxièmement qu’il faut même remonter à une époque ou Internet était inaccessible à la multitude, où, par exemple, les seules véritables compétitions de Warcraft II se déroulaient sur BBS.
    A noter d’ailleurs que toutes ces générations successives sur le jeu en réseau, n’ont fait que grossir les rangs d’une communauté de joueur en ligne à présent très large.

  3. Lu extrait 4.

    Passage encore très approximatif p90 :

    “Ce contenu généré par les usagers (user-generated content)
    est aujourd’hui considéré comme une caractéristique essentielle
    du web. Curieusement, l’expression ne figure pas dans
    l’essai fondateur de Tim O’Reilly.”

    Et pour cause, l’expression User Generated Content est postérieure à l’essai de Tim O’Reilly sur le Web 2.0 (lire Wikipedia pour confirmation)

    “Il aborde la question indirectement, avec sa formule obscure
    data is the new Intel inside (« les données sont le nouvel
    Intel Inside »).”

    Pas seulement, il en parle aussi dans le paragraphe “The Architecture of Participation”).
    Le fond de l’affaire étant que l’UGC n’est dans l’optique du discours d’O’Reilly qu’un sous -ensemble de la participation réelle de l’utilisateur sur le Web.

    Celle-ci ne se limitant pas à l’UGC, c’est à dire seulement à un contenu et.ou à l’organisation d’un contenu tel que les auteurs le définissent.

    Il n’en parle donc pas “indirectement” et de “manière obscure” mais au contraire de manière beaucoup plus brutale, directe et globale que ne le font les auteurs du livre en question.

    La suite de l’explication par les auteurs du concept d’O’Reilly : “data is the new Intel inside” est au contraire incomplète et obscure à la lecture.

    Pour une meilleure compréhension, le lecteur devra aller découvrir lui-même les sources en allant au texte d’O’Reilly.

  4. @ django

    Tu soulèves surtout des points de détail, me semble-t-il. Et qui n’enlèvent pas grand chose au sérieux du propos par ailleurs.

    J’ai tenté de mon côté de montrer ce que ce livre avait d’intéressant dans une présentation simple de questions compliquées.

    Il est clair, en tout cas, que les auteurs n’ont justement pas cherché à faire un livre pour les spécialistes du net et de l’informatique, mais au contraire un livre accessible à tous (ce qui est beaucoup plus compliqué à réaliser, contrairement à ce que croient généralement les spécialistes :o) ). Et je trouve que c’est très réussi.

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