le salon

Comme l’album et le journal, le livre sera disloqué par le web

Deux billets me suggèrent cette réflexion sur l’avenir du livre à l’heure d’internet : le monde de l’édition semble se croire encore largement “protégé” de la déstabilisation que connaissent ceux de la musique ou de la presse, il a probablement tort.

Le choc en retour pourrait être d’autant plus violent que l’on a peut-être pas du tout imaginé par où il pourrait arriver. Et si, plus encore qu’à la disparition de l’“objet-livre“, cette petite quantité d’encre étalée sur de la bouillie d’arbre mort, c’était à la disparition du “format-livre” qu’internet allait pousser inexorablement…

Comme l’album musical a laissé la place à la playlist, et le journal à une revue de liens, ou une page de résultats de recherche, le livre lui-aussi, comme format, pourrait être disloqué, littéralement effeuillé par le web au profit d’autres formats d’écriture et de pratiques de lecture…- Le blog des complexes : Nous sommes bel et bien dans un schéma disruptif pour la profession d’éditeur. (via le bibliobsédé)

(noir)La musique a été complètement transformée en très peu de temps, les radios de musique sont en chute libre, la presse écrite fait une mutation très difficile, la télévision explose de partout (VOD), et le monde du livre suivrait gentiment son bonhomme de chemin ?! Nous avons affaire à une révolution numérique qui a déjà transformé de fond en comble le monde de l’imprimerie dans les 15 dernières années. Aujourd’hui c’est bien le sens de la production et du commerce du livre qui sont en train d’être chamboulés par Internet !

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Hubert Guillaud (InternetActu) : Le papier contre l’électronique (1/4) : Nouveau support, nouvelle culture

(noir)La lecture sur nos ordinateurs a-t-elle les mêmes qualités que nos lectures sur papier ? Notre attention, notre concentration, notre mémorisation sont-elles transformées par le changement de support ? Sommes-nous aussi attentifs quand nous lisons sur écran que quand nous lisions sur du papier ? Les contenus s’adaptant au support, est-ce que le média, par ses caractéristiques propres, altère notre rapport à la connaissance ?

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Internet disloque et recompose

On voit se produire ce phénomène de dislocation dans l’ensemble des industries culturelles (cf. sur novövision : Comment internet disloque les industries de la culture et des médias), dès lors que leur “produit” est numérisable et dématérialisable, quand il peut être diffusé sur le net sans support matériel, et recopiable à l’infini pour un coût marginal très faible.

J’ai imaginé dans un premier temps que ce phénomène touchait avant tout les produits culturels qui étaient vendus “par paquet”, comme un journal regroupant des articles, ou un album des morceaux de musique. La numérisation/dématérialisation permet sur internet de faire voler en éclat ce paquet, de le disloquer, autorisant une consommation à l’unité des éléments “atomiques”, ouvrant la voie à des formes de ré-agrégation différentes.

Le film et le livre vraiment épargnés ?

Les produits du cinéma (le film) ou de l’édition (le livre) semblent épargnés par ce phénomène de dislocation, et leurs industries résistent mieux à la déstabilisation d’internet que la musique ou la presse, leur donnant une sorte de “délais” pour s’adapter à la nouvelle donne.

Si le livre est dématérialisable, il est en effet toujours largement consulté sur le papier. On ne semble pas beaucoup lire de longs ouvrages sur les écrans d’ordinateurs, et les outils dédiés, les “livres électroniques”, ne me semblent pas s’imposer de manière réellement massive et rapide.

C’est surtout la distribution du livre qui a été bouleversée par le net, avec (sauf en France, en raison de la législation sur le prix unique du livre) l’effondrement du nombre de librairies, au profit de la vente en ligne.

Pourtant, comme le suggèrent Les Complexes, ce mouvement pourrait toucher l’édition bien plus en profondeur qu’elle ne le croit. Comme le signalent certains des auteurs cités par Hubert Guillaud dans le premier volet de sa synthèse, c’est notre manière de lire qui pourrait être en train de changer, nous conduisant à préférer d’autres formats que celui du livre.

Comme la musique n’a pas vu venir la fin de l’album, et les journalistes ne parviennent bien souvent toujours pas à admettre la fin du journal comme format (avec leurs sites, ils ont tenté de reconstituer des journaux en ligne, alors que les lecteurs ne les considèrent que comme des fournisseurs d’articles à l’unité), le monde de l’édition ne semble pas envisager, ni même concevoir, qu’au delà de l’objet-livre, le format-livre puisse lui-aussi disparaître.

On lit toujours, mais différemment

Ce n’est pas qu’on ne lit plus, en ligne c’est plutôt même le contraire, mais notre lecture est de plus en plus disloquée, fragmentaire.

En ligne, on ne lit plus un journal dans son entier, tel qu’il a été conçu par le rédacteur en chef, mais une série d’articles piochés ça et là, en nombre variable selon le temps dont on dispose, ce que l’on cherche précisément, où les recommandations qui nous parviennent de notre réseaux social. C’est la “vision du monde” à un moment donné, selon le regard d’une rédaction de journalistes, qui a disparu.

En ligne, on ne lit plus de livre non plus, comme “une vision” développée par un auteur, qui a créé une histoire, une étude ou une démonstration, qu’il présente sur de nombreuses pages consécutives, s’absorbant de manière linéaire.

De nouveaux formats d’écriture

Dans le domaine littéraire, par exemple, le blog est un nouveau format qui ne tient plus du tout du livre : ce n’est plus un produit fini, mais une oeuvre en train de se faire ; il ne se lit pas de manière ni suivie, ni linéaire, mais de manière souvent disloquée, épisodique, fragmentée.

Dans le domaine des idées et des essais, c’est encore plus frappant : sur un même thème, on va puiser à plusieurs sources, des éléments disparates, rédigés à des moments différents par des auteurs différents. C’est le lecteur qui recompose lui-même son propre “livre possible”, en agrégeant des fragments au fil de sa lecture “en réseau”.

Impossible dès lors, pour un auteur, de développer une pensée complexe, suivie et approfondie sur un même thème ? Là encore le blog offre un nouveau format, qui permet toujours de développer une pensée suivie, avec la supériorité sur le livre de le permettre de manière progressive, de montrer une pensée “en train de se faire”.

Ce blog en est un exemple : je pourrais me retirer à la campagne, pour faire d’une traite la synthèse de toute la documentation que j’ai accumulée ici sur le thème de l’avenir du journalisme sur internet depuis le début et en faire un livre. En attendant, j’ai accumulé tous ces fragments sous vos yeux, vous avez pu les consulter petit à petit, en voyant comment ma propre réflexion pouvait cheminer au fur et à mesure. En faire un livre ? A quoi bon ? Autant poursuivre l’enquête…

Dans le domaine de l’encyclopédie, faut-il développer le “cas” Wikipédia, qui démontre à quel point on s’est éloigné du livre pour proposer autre chose ?

En continuant à chercher, je suis déjà sûr que l’on peut multiplier les exemples…

Le livre, un format qui va se tarir ?

Alors, on ne va pas détruire les anciens livres, et l’on trouvera probablement de nouvelles manières de les consulter. Mais il est aussi possible que l’on écrive tout simplement moins de nouveaux livres, car internet permet d’accéder à de nouveaux formats de création littéraire ou d’échange des idées, qui offrent de nouvelles possibilités et ne sont donc pas du tout une régression intellectuelle.

L’un des avantages de ces nouveaux formats, c’est l’interactivité. Cette nouveauté “magique” qui vous permet de réagir immédiatement à cette idée que je viens non pas de “lancer sur le papier” comme elle m’est venue, mais de “balancer sur le net” aussitôt que je l’ai écrite, pour dire, au choix, à quel point vous la trouvez géniale ou profondément débile. :o)

—-

Compléments (mardi, dans la nuit :o) )

“Hubert is back”

Le tiers livre se félicite qu’Hubert soit de retour et relance le débat en animant la blogosphère. Notez que je reprends la balle au bond. 😉

Hubert lui-même ouvre un nouvel espace de conversation sur cette question sur un blog plus personnel qu’InternetActu.

• Léo, qui s’intéresse aussi beaucoup à cette question (il me l’a dit par mail), profite de l’occasion pour ouvrir son nouveau blog, Les jeunes plumes, et proposer comme premier billet sa contribution au débat, qui vient en “défense du livre”.

34 Comments

  1. Cher Narvic,
    Cet article me semble assez éloigné des réalités, actuelles et à venir. En tant qu’éditeur utilisant Internet pour faire la promotion des livres que j’édite, et même pour les vendre en direct, je peux vous dire que le livre tel qu’on le connaît aujourd’hui a encore de beaux jours devant lui.
    Avoir des livres dans sa bibliothèque est et restera un signe extérieur de richesse, et une satisfaction personnelle intense.
    Là où le Kindle n’apporte strictement rien de ce genre.
    Contrairement à un journal ou à un album de musique, un livre ne peut se lire par morceau, à de très rares exceptions près (dictionnaires, etc.). On a besoin du début, du milieu et de la fin pour lire un roman, idem pour un essai, etc.
    Un livre est un support matériel qui fige le temps, qui regroupe une réflexion approfondie sur un sujet, et auquel on peut se référer à loisir. Et ça, la technologie ne sait pas le remplacer, car c’est déjà parfait.
    Après, rien n’empêche d’utiliser Internet pour promouvoir et vendre des livres, à titre personnel je ne m’en prive pas. Je vous invite par exemple à découvrir le site de la maison, http://www.tatamis.fr, ou le blog que je viens de lancer pour créer le buzz autour du prochain livre de la maison sur le philosophe Alain Finkielkraut (qui est technophobe au passage).

  2. Tout a fait d’accord, le livre “papier” a sans doute son avenir derrière lui, n’en déplaise aux éditeurs. Le Kindle représente déjà 1% de la lecture aux États-Unis. Pas grand chose en apparence, mais les courbes de croissance sont très fortes!
    Et puis il faut arrêter de se retrancher en permanence derrière le “Roman” (avec une majuscule bien sûr). Il représente moins de 20% de l’édition en France. Le reste ce sont des guides, des livres de cuisine, des essais, etc. des ouvrages qui peuvent très facilement être déconstruis, et qui, mieux, gagneraient à s’ouvrir —grâce à des liens— sur la richesse et l’interactivité de l’Internet, sans parler pour certains types d’ouvrage d’outils comme la géolocalisation (quel est l’intérêt de publier le Guide Rouge ex Michelin, à l’époque de l’iPhone?).
    Non J. Robin, le livre n’est pas un objet parfait, c’est un objet auquel nous sommes habitués, la nuance est d’importance. Et d’ailleurs que sont devenues les encyclopédies “papier” à l’heure de Wikipedia, si ce n’est des “pousse à vendre” les journaux, tout comme de vulgaires DVD?

  3. Pourquoi ce postulat qui voudrait qu’un nouveau médium en remplace un autre ? Une des propriétés d’un médium (d’un support) est de répondre à des usages donnés. Je vois par exemple le titre du billet d’Hubert Guillaud « Le papier contre l’électronique »… pourquoi « contre » ?
    Pourquoi ne pas continuer à potasser un bon bouquin en papier au fond de son lit tout en ayant accès à sa version numérique, pour ceux qui en ont besoin ou qui préfèrent ? Ce sont juste deux supports ayant des qualités et les limites qui leurs sont propres.

    Il en va d’ailleurs de même pour l’information fragmentée / information en pack. Pourquoi l’un de ces deux modes de publication devrait remplacer l’autre à l’avenir ? Moi je passe une bonne heure par jour à m’informer sur le net via du contenu « fragmenté » et une bonne heure à regarder, écouter ou lire des contenus d’information « en pack » à la télévision ou à la radio.

  4. @ Jean Robin

    Marc Mentré et Ouinon vous ont fait des réponses avec lesquelles je suis totalement d’accord. J’ajoute mon grain de sel à cette discussion qui doit à avoir lieu, et qui n’a que trop tardé, à mon avis…

    Je me fais probablement mal comprendre, dans une formulation spontanée un peu brut de fonderie : je ne pense pas du tout que la technologie va remplacer le livre. Je pense que l’apparition de nouvelles formes d’écriture et de nouveaux usages de lecture, vont puissamment nous pousser à privilégier au quotidien plutôt des formes fragmentaires, agglomérées et inachevées. Tout le contraire d’un livre. On le voit déjà dans la pratique quotidienne des plus gros consommateurs de net. Et c’est vraiment un nouveau rapport à la connaissance et à sa transmission.

    La synthèse des éléments fragmentaires se déplace : elle n’est plus effectuée par l’auteur, qui se borne à proposer des fragments, elle est effectuée par chaque lecteur, à sa façon. Exactement comme la synthèse de l’actualité n’est plus effectuée par les journalistes, mais par les lecteurs, à l’aide de leurs outils de veille (recherche, agrégation et recommandation).

    Comme dans la presse, c’est le début de la fin des produits finis, au profit de formes évolutives. La forme intellectuelle du livre comme mode de transmission des connaissances, à mon avis, va aller sur son déclin.

    Internet n’est pas un simple lieu de promotion du produit livre, il est le lieu où devient possible une alternative au livre, qui se montre sur bien des points très supérieure au livre comme outil de transmission des connaissances (cf. les exemples de Marc).

    Ce qui change, c’est que justement nous n’avons peut-être pas autant besoin que vous le pensez de choses qui aient un début, un milieu et une fin, et qui constitue une référence à travers le temps qui passe. Cette idée même était déjà une fiction, quelque chose de très “antinaturel”, très artificiel par rapport à ce qu’est la nature, la vie et notre propre manière de penser. Dans la vie, nous ne faisons que prendre des trains en route, et nous les quittons avant leur terminus, sans être vraiment sûr de savoir où ils vont. Dans des moments de l’histoire où la vie semble s’accélérer, un livre est déjà périmé avant même d’être achevé à l’impression : sa sensibilité est dépassée, ses idées sont obsolètes, ses théories sont infirmées.

    Certains d’entre nous continuerons de rester attachés à l’objet-livre et à leur bibliothèque, mais je pense que cette attitude relèvera de plus en plus de la nostalgie. Il est probable que l’on pourra me classer dans cette catégorie d’ailleurs. Je parle beaucoup des livres sur ce blog ! 😉

  5. J’entends ce que vous dites, et ce qu’on dit depuis des années au sujet du livre, qui a été successivement remplacé par le cinéma, puis par la télévision, et maintenant par Internet. Or il se vend toujours autant de livres, il suffit pour s’en assurer de regarder les chiffres de ventes, années après années. Alors que les ventes de musique, de cinéma et de la presse s’effondrent.
    Mais là où nous avons un profond désaccord, c’est que des arguments seuls ne valent pas grand chose, tout comme des chapitres d’un roman seuls. La pensée a besoin de temps pour se construire, c’est un invariant humain, quelle que soit la technologie. Tout comme le BAC ne s’obtient qu’après 15 ans d’études.
    Pour ceux qui veulent aller plus loin sur le sujet, voici une émission de web TV de notre ami Nicolas Voisin sur le sujet de l’édition à laquelle j’ai eu le privilège de participer, avec notamment Philippe Jeannet.

  6. Bien sûr que la pensée a besoin de temps pour se construire, mais ce temps ne demande nullement la réclusion. Internet offre au contraire quelque chose de précieux pour aider la pensée à se construire, comme je le fais sur ce blog, et qui est bien plus difficile avec le livre : la pensée s’y déploie en train de se penser et en interactivité avec d’autres humains qui pensent.

    C’est exactement ce que nous sommes en train de faire actuellement, et ce n’est pas possible avec le livre. 😉

  7. @Ouinon : contre, parce que c’est comme cela qu’il se vit le plus souvent, hélas. Narvic nous dit pourtant très clairement et simplement qu’il n’en est rien. Parce qu’on lit et écrit différemment. Ca va être l’objet de la suite. ;-).

  8. Dire que ce qu’on est en train de faire n’est pas possible avec le livre, c’est dire que le cinéma n’est pas possible avec une webcam.
    Ca n’a pas de sens, les deux n’ont rien à voir.
    Qu’on le veuille ou non, on est au café du commerce quand on commente sur un blog, alors que dans un livre on fige et on fixe une pensée étayée, profonde, poussée, ne serait-ce que pour remplir des centaines de pages.
    Après je suis d’accord avec vous, trop de livres contiennent des discussions de café du commerce, mais je me réfère aux oeuvres, les grands romans, les grandes pièces de théâtre, les grands essais, les grandes biographies.
    Qu’avez-vous pensé du débat sur l’avenir de l’édition dont j’ai mis le lien dans mon message précédent ?

  9. Ce qui change, c’est que justement nous n’avons peut-être pas autant besoin que vous le pensez de choses qui aient un début, un milieu et une fin, et qui constitue une référence à travers le temps qui passe.

    Le récit est pourtant un processus profondément ancré dans l’esprit humain, qui a même tendance à projeter de la narration sur des évènements qui n’ont pas nécessairement une cohérence propre. Je ne crois pas que les formes narratives sont susceptible d’être affectées en profondeur, dans leur structure fondamentale. Même les films de Tarantino ont une chronologie identifiable, fut-elle bousculée par le réalisateur.

    Par exemple, neuf ans après la sortie de Reinventing Comics, la révolution de la bande dessinée par la technologie web, annoncée par Scott McCloud, se fait encore attendre. Et pourtant il y a pléthore de webcomics, j’en lis moi même beaucoup, mais les innovations formelles restent rares, et concernent encore plus rarement le flot narratif.

    De nouvelles structures apparaissent, certes, mais elles dérivent des jeux, et se consolident en devenant de plus en plus narratives.

    Maintenant, en ce qui concerne par exemple les essais, c’est une autre paire de manches. Un essai, c’est destiné à communiquer des pensées, des raisonnements, pas à raconter des histoires. Par conséquent, le format livre n’est pas nécessairement d’une pertinence absolue.

  10. @ Jean Robin

    De nombreuses grandes oeuvres littéraires du passé sont en dehors du “format-livre” tel que vous le décrivez. Je pense à toute la littérature sous la forme de correspondance, comme “les lettres persanes” de Montesquieu. Je pense à des oeuvre fragmentaires : pensées, maximes et aphorismes. Je pense à des oeuvres très personnelles qui témoignent d’une pensée qui chemine, bien plus qu’un édifice figé : les rêveries de Rousseau ou les mémoires de Chateaubriand.

    Ne parlons même pas de ces grandes oeuvres du roman du 19e siècle, que nous lisons aujourd’hui dans des livres, alors que ce n’est pas leur format originel et qu’ils ont été publié… en feuilleton dans les journaux (Victor Hugo publié sous la forme d’un blog, ça n’a rien de plus choquant que dans un journal).

    Je vous ai gardé le meilleur pour la fin : “Les essais” de Montaigne, et leur réécriture permanente par l’auteur. Le livre, comme format, n’est pas très bien adapté pour présenter l’oeuvre de Montaigne : des formats électroniques, présentant simultanément toutes les versions successives du texte de Montaigne en métamorphose permanente, rendent mieux compte de l’oeuvre que le livre.

    Pour son écriture aussi, je suis persuadé que Montaigne aurait jugé l’hypertexte extrêmement pratique. :o)

    Je veux juste souligner que le format-livre n’est ni parfait, ni éternel.

    @ Schmorgluck

    Le récit ou la narration ne sont pas attachés par nature au format-livre, et n’ont pas besoin par principe d’avoir toujours un début et une fin. Certains sont même contraints par le format-livre, et ils gagnent à en être libérés (cf. les exemples ci-dessus).

  11. Pour résumer ma pensée, je crois qu’on ne peut pas vraiment tirer de conclusions sur l’avenir de tel ou tel médium car cela ne dépend pas vraiment du médium en lui même (le papier, le numérique, la radio, la télé) mais de son rapport avec le contenu et avec les différents contextes de lecture possibles. Si l’on veut faire de la prospective globale à propos du livre, il faudrait traiter au cas par cas une infinité de rapports possibles entre les différents média, les différents types de contenus qu’on peut y mettre et les différentes habitudes/contextes des lecteurs. Par exemple, lire des news en temps réel sur le net peut être plus fonctionnel que les découvrir sur une édition papier le lendemain matin (même si selon l’équipement et les habitudes de chacun, il peut être moins confortable de lire sur un écran que sur papier). Consulter un guide Michelin depuis son GPS : oui (attention, cela n’empêche pas de posséder également l’édition papier pour des contextes de consultations plus « cosy »). À l’inverse, lire un « beau livre » sur sur un Kindle (même à écran roulable, en couleur, ultra léger et offert gratuitement… la prospective n’a pas de limites) peut aussi être perçu comme une hérésie par énormément de gens. Ce ne sont que quelques exemples mais difficile d’affirmer que tel médium va en remplacer un autre ou qu’un tel est meilleur que l’autre, ça n’a pas vraiment de sens. Tout est une histoire de combinaisons (infinies) média/contenus/contextes de consultation et c’est précisément pour cela que les média coexistent et sont souvent complémentaires. Il y a des combinaisons qui ont du succès, d’autres qui n’en ont pas… ça tourne.

  12. N’oublions pas que la technologie crée l’usage.

    Je suis tout à fait de votre avis, Narvic : le format papier du livre appartiendra au passé très prochainement, tout comme les journaux “papiers” d’ici une décennie tout au plus.

    Il y a encore un an, le fait de tenir de tels propos concernant les journaux pouvait vous faire passer pour un “hérétique”. Mais aujourd’hui, les faits nous donnent raison.

    Cela ne tuera pas le livre, au contraire cela le libérera de son carcan papetier en lui permettant une diffusion la plus grande possible au meilleur coût.

    Les seuls à y laisser des plumes seront encore les monopoles en place : groupes de presse et maisons d’édition.
    Mais qui s’en plaindra ?

    La technologie crée l’usage.

    Imaginez une feuille de papier électronique, flexible, que vous pourrez emmener partout, et proche des formats et sensations “papier” sur laquelle vous pourrez consulter les infos ou lire le livre de votre choix, ou encore visionner un film.

    C’est pour bientôt.

    Le kindle n’est dans ce domaine que spoutnik comparé à atlantis.

  13. Non mais vous avez raison, Narvic : rien n’a besoin d’un début ou d’une fin, rien n’a besoin d’être structuré plus que pour répondre au besoin immédiat, ponctuel, de chacun … qui n’est pas “tout le monde”.

    Certains prennent un film au vol, en regardent dix minutes et le quittent, ils l’ont “vu”.
    En poprockfolk, un “concept album” n’a plus de sens.

    C’est ainsi que ça se consomme, à présent : par éclats, par best of, par échantillons.

    Ils manquent de temps, les chers petits lapins blancs, il y a tellement, tellement à consommer et ils veulent tout 🙂

    Et moi qui croyais qu’avant de jouir du déstructuréalisme il valait mieux d’abord connaître la structure, la subir pour avoir le plaisir de la démonter et d’en recombiner les morceaux …

    Les gentils lapins n’ont pas besoin de repères, ni d’évolution, seulement de plaisir hic et nunc, de réponses lapidaires à la Trivial pursuit.

    Vendons-leur des trucs et des machins, du prêt-à-penser en perfusion et surtout évitons-leur d’avoir à réfléchir : ils sont de moins en moins équipés pour ça.

    Vous avez raison : il faut en finir avec cette civilisation d’organisateurs maniaques.
    Je ne vais pas me suicider tout de suite : il reste du blé à glâner sur les champs de Maldoror (ahah l’humour) 🙂

  14. Le livre actuel est bien trop long, difficile d’accès, profond et important pour être conservé en l’état, mieux vaut arracher ses pages et les lire au hasard, dans le désordre, une sur dix, et un nouveau récit apparaît !
    Comme je le prophétise modestement dans le débat sur l’avenir de l’édition (que décidément personne ne veut regarder ou dire ce qu’il en pense), le Kindle n’est que le dinosaure de ce que sera devenu le livre électronique dans 10 ou 20 ans, à savoir… une télévision portative. A quoi bon avoir encore du texte, exigeant, difficile d’accès, quand on peut tout avoir en images, sons et vidéos ?

  15. @ Jean Robin et Szarah

    Si je vous lis bien, vous opposez une caricature de ce qui se passe sur le net avec une vision totalement idéalisée et mythologique de ce que représente le livre pour vous ! 🙂 J’ai bien peur que votre livre idéal et mythologique n’ait jamais existé.

    Un très bon exemple à développer, bien concret celui-là : le livre et la recherche universitaire. Allez donc me démontrer que le livre reste supérieur aux bases de données scientifiques en ligne. 🙂

    Plus généralement, juste un petit calcul : une fois qu’on a mis de côté l’édition universitaire, l’édition scolaire, les encyclopédies et dictionnaires, les guides en tout genre (touristiques, culinaires, pratiques et techniques…), et d’autre encore, qui trouvent avec l’électronique et le net des formats bien plus riches et intéressants pour l’usager, le livre dont vous parlez se réduit en réalité à une toute petite marge, une marge élitiste, qui survivra probablement en vendant très cher un produit de luxe à une élite argentée. Pourquoi pas en effet. Mais dans l’opération, c’est tout de même tout le monde de l’édition qui aura volé en éclat…

  16. Un livre, c’est un jalon, un repère dans une évolution. C’est réservé à ceux dont le métier, ou l’envie, est de comprendre d’où ça vient et sur quoi ça se base. Et éventuellement de prévoir où ça peut aller.

    Ceux qui ont seulement besoin de réponses claires à des questions précises pour pouvoir effectuer leur boulot n’ont pas vraiment besoin de bouquins : un état de l’Art actualisé en temps réel leur suffit, c’est pratique et efficace.

    Les robots ont seulement besoin du Web, de calculettes et de modes d’emploi. Bin ils l’ont ! Et ça ne fonctionne pas 🙂

    Ceux qui ont en charge de choisir les directions de l’évolution ont besoin de repères. Une civilisation ne se dirige pas au départ d’un tableur, on est en train de s’en apercevoir une fois de plus.

  17. À Narvic (com. 15) :

    Pourquoi parler au futur ? Les sites de cuisine existent depuis des années, ils ont un large public et pourtant, les livres de cuisine se vendent très bien (même que des éditeurs font des best sellers avec ces livres adaptés de blogs de cuisine). Les blogs de BD se portent très bien et l’industrie papier de la BD marche également très bien (même que des éditeurs font des best sellers avec ces livres adaptés de blogs de BD). Et oui, les lecteurs qui suivent ces sites sont prêts à acheter la version papier. La cohabitation numérique / papier, existe pourtant depuis des années déjà et elle bénéficie à tous (auteurs, éditeurs, lecteurs).

    C’est plus anecdotique mais dans ce même commentaire, tu évoques un monde de l’édition qui volerait en éclat en cas de basculement général vers le numérique. Non : au lieu de payer un fabriquant de papier et un imprimeur, les lecteurs paierons un fabriquant de matériel électronique et un opérateur internet mobile (et à mon avis, ils paieront tout cela bien plus cher que leur consommation de livres actuelle) mais les éditeurs garderont toujours leur marge sur un livre vendu en numérique, justifiée par un travail de promotion, de gestion de droits, de mise en pages, de gestion de projet et d’iconographie : bref, exactement ce qu’ils font aujourd’hui.

  18. “Le blog offre un nouveau format, qui permet toujours de développer une pensée suivie, avec la supériorité sur le livre de le permettre de manière progressive, de montrer une pensée « en train de se faire ».”

    Je ne sais pas si c’est une supériorité du blog sur le livre en fait. Une différence, assurément. Le blog permet de tenir son livre ouvert, de prolonger sa pensée. Il y a un instantiation qui est différente du livre. La projection de soi (auteur), du rapport au lecteur n’est pas la même. C’est certainement en cela qu’on y trouve des complémentarités comme l’évoque Ouinon, plutôt qu’une concurence des médias. Reste qu’aujourd’hui, j’ai un peu l’impression qu’on retrouve une fracture générationnelle et culturelle dans ces nouveaux usages de la lecture et de l’écriture, qui opposent le plus souvent deux mondes dos à dos à coups d’arguments d’autorité de supériorité.

  19. Ce que le Web à développé, s’il ne l’a pas fait naître, c’est un soupçon grandissant pour l’Auteur et pour l’Editeur, descendus du piédestal que leur offrait le quasi monopole de leur univers d’édition. C’est un truisme, certes, mais les bases sont ébranlées ; on le voit dans le champ des encyclopédies, dans la presse et ce n’est que le début. En ce sens, le parallèle avec le monde de la musique pourrait bien s’avérer saisissant. Qui oserait encore avancer que seules les majors peuvent prétendre éditer les seuls artistes de valeur ? Même la publication scientifique est touchée par le soupçon de ses critères discutables de sélection (langue anglaise impérative, grande université indispensable). L’autoritativité (ce pouvoir de se faire soi-même auteur) bouscule l’autorité (cette forme de reconnaissance par les pairs) au profit d’un poids croissant de la notoriété (la reconnaissance par le public). Bonne ou mauvaise chose (un peu les deux sans doute) mais cela est. Et ça pourrait bien bouleverser sérieusement le monde de l’édition.

  20. Bon billet.

    Le format livre (longue continuité de 200 pages ou +) ne correspond plus au temps moderne (au sens de “temps de cerveau humain disponible”).

    Il faut bien voir que la plupart des livres achetés ne sont jamais lus en entier.

    Ce qui est malheureux c’est qu’un snobisme ridicule continue de réserver la “dignité” d’écrivain à ceux qui écrivent des livres. Alors on continue d’écrire des livres pour être écrivain.

    Mais le lecteur lit de plus en plus un format éclaté et fragmenté.

    Montaigne aujourd’hui publierait ses réflexions, faites en grande partie de notes de lecture, au jour le jour, sur un blog, il ne s’embêterait pas à attendre un éditeur.

  21. Pour avoir monté une maison d’édition il y a 3 ans parce que mes livres étaient refusés de partout pour de mauvaises raisons (puisqu’ils recevaient une excellente critique dans la presse une fois publié), je ne serai pas le défenseur du monde de l’édition actuel. Je pense en effet qu’il s’est très peu remis en question, et qu’il a atteint ses limites.
    Mais je ne vois ni le format Kindle, ni le format blog, venir concurrencer ce qu’est et ce que symbolise le livre, à savoir la connaissance, la culture, voire l’art et la littérature.
    Je vois qu’on s’étend beaucoup sur le cas de Montaigne, comme si on avait trouvé l’exemple par excellence. Or des grands auteurs, quasiment aucun n’écrit ou n’écrivait comme Montaigne. Ceux qui pensent que le livre va se ringardiser ont peut-être raison, mais dans ce cas je ne prédis pas un grand avenir à l’espèce humaine, comme je le dis dans le débat. La meilleure preuve, c’est qu’on parle encore de livres 500 ans, 300 ans ou 50 ans après leur parution. Quand on n’en parlera plus, et quand on ne verra plus l’intérêt d’éditer des livres, on aura perdu ce moyen si précieux de s’évader ou de cerner un sujet.

  22. Il y a du vrai argument dans les commentaires que vous me renvoyez. Ça devient plus difficile de répondre et d’autant plus intéressant. B-)

    • La dimension temporelle, les points de repère. (@ Szarah)

    J’y suis sensible, bien entendu, et j’ai fait mes classes d’ailleurs dans de très très vieux livres (je lis le grec ancien, que j’ai appris dans mon enfance). Je vis aussi au milieu des livres (mais j’essaie de limiter depuis quelques années, pour des raisons pratiques, l’envahissement de ma propre bibliothèque sous les mille livres, par “écrémage” régulier). Je suis très attaché, intimement, à certains de ces livres, qui sont des jalons de ma propre vie. Le livre qui a donné son nom à ce blog, par exemple. 😉

    Le web en comparaison, n’a pas de passé. Mais à mesure que les bibliothèques seront numérisées et les oeuvres accessibles en format texte (c’est en cours, mais c’est encore très loin d’être le cas, car c’est long et coûteux), ça va changer la donne : au niveau intime, c’est l’objet-livre Novövision auquel je suis attaché, au niveau culturel et patrimonial, dès lors que le texte dématérialisé sera disponible en ligne (ce qui n’est pas le cas pour celui-là), l’objet devient beaucoup moins important que le texte lui-même.

    Ce qui confère, au delà de la dimension personnelle, un caractère patrimonial à un texte dépasse largement son support : il vit à travers les copies, mentions, citations, qui sont reprises d’une personne à l’autre et en font une référence. On a perdu “l’objet” Les Bacchantes, d’Euripide, depuis des siècles, mais on n’a pas perdu le texte (celui-ci est disponible en ligne d’ailleurs :o) ).

    Une fois numérisé, ce texte devient ouvert à de nouvelles possibilités de dislocation, par copie-collage de fragments. Il existera toujours, mais vivra une nouvelle vie sur le net.

    • La question se pose pour d’éventuels nouveaux textes qui pourraient devenir des références : le texte circulant sur le net est-il en mesure de produire de nouvelles références culturelles patrimoniales ? Où bien il faudra passer ces textes par le livre ? (@ Ouinon)

    A vrai dire, pour le moment, je n’en sais rien. 😛

    Mais il y a là-derrière deux questions différentes, et pour le moment non résolues :

    1/ le web (et le numérique en général d’ailleurs) est-il un format durable ? Quand Google disjoncte comme ce week-end (tempête sur le cloud computing !), quand on a vécu l’expérience douloureuse d’un disque dur qui lâche, avec plein de contenu non sauvegardé dessus (vous sentez mon propre vécu ?), sans parler des supports de stockage obsolètes (VHS, K7, disquette…), on peut en effet se poser la question…

    2/ restera-t-il quoique ce soit de durable dans ce nouveau monde qui vient ? Passons-nous à un monde où nos histoires de références et de patrimoine auront encore un sens ? Juste une piste : on ne visite plus la grotte de Lascaux (pour des raisons de conservation). On en a fait une reproduction et c’est cette reproduction que l’on visite. C’est devenu une sorte de Disneyland… Pourquoi pas construire une nouvelle copie de Lascaux… à Disneyland, d’ailleurs (mieux desservis par les transports). Et tant qu’à faire, une visite virtuelle en ligne (on supprime le problème des transports)…

    • On en vient à la question des usages selon les générations (@Hubert).

    Je ne sais pas non plus si nos propres réactions sur ce sujet sont liées à notre propre culture, et si ces questions auront même un sens pour les générations qui nous suivent, ou nous suivront…

    Je vois déjà que la question de l’écriture manuscrite, par exemple, a totalement changé pour ma propre génération. Je n’écris plus que sur un clavier depuis plus de vingt ans (hormis des notes personnelles, que je suis bien le seul à pouvoir lire).

    J’ai vécu, autre exemple, ce point de basculement qui fait aujourd’hui considérer, dans presque tous les domaines, que le nouveau est supérieur à l’ancien, par quasi principe.

    Alors le livre ? Vraiment sûr qu’il n’aura pas le même destin que le rouleau de papyrus et la K7 ? Est-ce si grave s’il disparaît ?

    Dernière remarque sur la K7 audio : j’ai plutôt apprécié la disparition de ce format qui m’imposait un défilement linéaire, au profit des formats numériques. Les albums sont toujours disponibles, dans leur intégrité, sur mon iPod et il m’arrive toujours de les écouter en entier, mais plus seulement, plus majoritairement. La playlist n’a pas détruit ni remplacé l’album, sauf que j’utilise aujourd’hui beaucoup plus mes playlists…

  23. “Ceux qui pensent que le livre va se ringardiser ont peut-être raison, mais dans ce cas je ne prédis pas un grand avenir à l’espèce humaine”

    A noter que depuis une cinquantaine d’années, les grands artistes ne sont plus les romanciers, mais les cinéastes.

    Le roman a perdu une bonne part de ce qui justifiait son existence populaire : le besoin de s’évader et de découvrir un inconnu.

    Aujourd’hui, on regarde un film comme autrefois on lisait un Balzac, ou un Dickens.

    Cette dimension du conte, du récit, a pris une dimension audiovisuelle.

    Cela fait longtemps qu’un roman n’a pas pris la dimension d’un Proust ou d’un Tolkien.

    Si je voulais citer un héritier de Balzac, je citerais plus facilement un cinéaste qu’un écrivain.

    Pour la poésie, tout est passé dans la chanson.

    Il n’y a plus de Hugo aujourd’hui pour transporter la jeunesse par le verbe seul, mais il y a les chanteurs mêlant texte, son et images.

    On a toujours des lecteurs de Harry Potter ou de polars, mais le roman n’est plus le centre de la création artistique.

  24. Les prévisionnistes de tout poil devraient se méfier : le futur ne vient jamais du côté où on l’attend. Qui avait prévu en 1990 l’explosion fulgurante d’Internet ? Si l’on regarde à un siècle de distance (1900), ceux qui se sont le moins trompés, ce sont les auteurs de science-fiction.

  25. … (#22) pourraient se résumer en une seule, celle du lieu de contrôle.

    Le contrat de lecture se désintègre avec la dématérialisation. De l’objet matériel à la lecture instrumentée, le curseur se déplace selon ce que je consens à abandonner de ma souveraineté cognitive: à qui accepté-je de confier l’organisation de mes types de lecture…? qui conserve le pouvoir d’en interrompre le flux…? la possibilité d’en changer l’instrument?

  26. “Dans un monde multitâche, consacrer tout son temps à une seule activité revient à perdre son temps – ce qui explique sans doute en partie pourquoi on lit moins de livres qu’auparavant. L’intérêt du livre se trouve pourtant là: il exige certes plus d’effort, mais il dilate les heures.

    Le livre est, en somme, une machine à courber le temps. “

    Nicolas Dickner

    Aucun parcours sur la toile n’a pu me procurer une sensation du même ordre que de se perdre dans un long récit écrit. La disparition du papier, pourquoi pas, la disparition du texte qui demande une attention exclusives de plusieurs heures, je ne crois pas, quel que soit son support (un support pratique de toute façon, pas 15kg de matériel informatique coûteux et fragile pour obtenir des pâtés grossiers et sans contrastes).

    Yannick

  27. Paulette Lhôte a bien pointé ce qui me semble le plus important. Une dé-hiérarchisation ! La démocratisation est bien le principal effet de cette technique d’accès et de création de nos produits culturels.

    Par contre je pense qu’il y a une grande confusion sur “l’éclatement” et sur nos modes de lecture ! Le livre et le web peuvent très bien s’intégrer l’un dans l’autre, ce qui entre parenthèse n’a rien à voir avec le livre électronique (epub+ reader). L’intérêt principal du livre dans et par le web, en dehors des outils d’annotations et de partage, c’est le réseau. Mais le réseau ne provoque aucunement un éclatement des unités textuelles, il facilite le déplacement entre ces unités, ce qui n’a strictement rien à voir !! Une pensée structurée, comme on peut espérer la trouver dans un livre, fait référence de façon systématique à d’autres acteurs : idées communes, définitions de concepts, citations d’auteurs, faits historiques…(même dans le cas des romans, lieux, personnages…) Dans le cadre du livre papier il est très difficile et long de rebondir sur ces références. C’était le propre d’un travail universitaire. Avec le Web, du fait d’un accès facilité aux sources, la lecture critique s’ouvre à d’autres publics. Nous pouvons plus facilement critiquer la parole de l’écrivain qui perd de son ascendant.
    C’est un élément de démocratisation et non d'”éclatement”.

    Ensuite, rédiger une œuvre, structurer, développer des idées est long et demande une forme rédactionnelle précise que l’histoire a magnifiée dans le livre. Qui voudrait se séparer de ça ? Personne ! Mais en quoi est-ce le privilège du papier ? Pourquoi le web ne nous donnerait plus envie de bien conduire et exprimer notre pensée ? Pourquoi le top de la mode 2.0 serait de butiner par petite touche pour être enfin libre dans une pensée kaléidoscopique ?!?

    Pour l’instant le Web a un gros défaut par rapport au livre : la pérennité, qui est un allié pour l’exercice de la pensée critique. Les outils de publication (blog, CMS…) et les techniques de pointage (URL) donnent l’impression, et c’est souvent le cas, d’un monde en chamboulement perpétuel, work-in-progress, ou on ne sait pas si le pointage fonctionnera encore demain. Ajouté au “surf” cela peut donner un sentiment d’éclatement. Le propre du livre est d’avoir une clôture. Jusqu’à maintenant il était difficile d’imaginer un auteurs allant dans les bibliothèques, librairies, retoucher son œuvre stylo à la main. Cette clôture est donc une notion fondamentale dans le livre pour le référencement pérenne mais il y a des solutions techniques simples et nous y travaillons (Les Complexes). Et le concept d’édition augmentée à déjà fait ces preuves.

    Ce n’est donc pas parce que nous somme moins obligés de suivre une lecture linéaire, bien sage, qu’il y a éclatement ! Ça ne veut pas dire que l’on ne revient pas au texte depuis lequel on a fait un rebond. Et que qu’on ne trouve plus d’intérêt à suivre la narration ou la réflexion d’un auteur ! Il faut faire confiance au lecteur et au contenu, captivant, du livre.

    Pour finir je me permets de vous donner un trait de Woody Allen qui montre assez bien, à mon avis, que “éclatement” ne doit pas être confondu avec “Web”:
    “J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire «Guerre et Paix» en vingt minutes. Ça parle de la Russie.”

  28. Il y a aussi un point qui peut être important pour les livres numériques : le fait que les prochaines générations seront au moins bilingues (bien plus que le sont nos générations en tout cas). Du coup, il pourra être intéressant pour nos enfants, et même pour nous, d’avoir accès aux ouvrages étrangers en version numérique, sans pour autant se ruiner en frais de port, avec en bonus la possibilité de traduire automatiquement les passages difficiles (ou même carrément la possibilité d’acheter un livre multilangues pour le prix d’un seul, car cela ne devrait pas couter beaucoup plus cher si c’est en pixels). Ça ne signifie toujours pas que les livres papiers disparaitront pour autant (oui, je suis têtu 😉 ) mais c’est un plus pour le numérique (et pour le monde de l’édition, qui pourrait ainsi diffuser ses catalogues plus facilement à l’international).

  29. @Ouinon : a mon avis la question n’est pas de savoir si le livre papier va disparaitre oui ou non 😉 Un beau livre quelque soit le sujet aura encore bien longtemps sa place à nos cotés. Mais on parlera peut-être plus d’artisanat ou d’art du livre. Pour savoir si il y aura un passage important dans le numérique il faut une plus value qui tient en plusieurs points :

    1) Économique : le prix. Si il n’y a pas une baisse très importante du prix, le passage sera long ! Pour l’instant aucun éditeur, ni distributeur n’a spécialement envie de baisser ses prix. Mais dans le monde numérique le mode de production, de distribution (livre en streaming) change complètement la donne industrielle ! Il faut repenser de fond en comble le modèle économique à la fois dans la production mais aussi dans la distribution. Ce ne sont plus les mêmes techniques ni les mêmes acteurs !

    2) Pratique : l’intérêt du réseau. Si on se retrouve avec un fichier avec lequel on ne peut pas “jouer” avec le réseau, comme on se retrouve actuellement avec les readers l’intérêt est pratiquement nul. Le livre en plusieurs langues est un très bonne exemple des possibilités offerte par le réseau et le livre applicatif (exemple ici sur notre plateforme). Si on ne profite pas d’un livre en réseau avec des outils pratiques, à la fois d’un point de vu matériel que logiciel, le livre numérique appartiendra à un monde de dandy qui auront trouvé un nouveau truc pour se démarquer !

    Pour l’instant les éditeurs font, ce qu’on a appelé chez les complexes, du matérialisme numérique. C’est a dire qu’ils essaient d’avoir les mêmes propriétés dans le numérique que dans le monde physique. Ils reproduisent ce qu’ils savent faire. Mais pour ce faire il force le trait en créant par exemple de la rareté (DRM, PDF marqué…), vente de fichiers, vente depuis des librairies, etc. Bref ils ne pensent pas web. Mais ça avance car la pression et l’opportunité est énorme pour de nouveaux acteurs !!

  30. À David : j’ai peur ne pas comprendre ce que vous appelez « un livre en réseau ». Qu’entendez-vous par là ?

  31. Bonjour,

    comme je n’arrive pas à vous envoyer de message autrement, j’utilise les commentaires. Désolé si c’est hors sujet. Je viens de découvrir ce blog qui me semble très intéresant.
    Mais par pitié, pourriez-vous utiliser une typographie plus lisible ?
    Du gris clair sur du blanc, c’est très pénible à lire. Et ensuite les commentaires en clair sur fond noir, c’est la douche écossaise pour les yeux. Une vraie catastrophe. Je sais que vous n’allez pas changer le style de vos pages du jour au lendemain mais s’il vous plaît, remplacez au moins ce gris clair par un gris foncé ! Merci

  32. J’ai épluché un catalogue en fiches de quelques 100000 articles d’une bibliotheque afin de réviser l’histoire de la pensée vers l’édition numérique avant la googletheque : j’ai réalisé trop tard ce qu’une liste des ouvrages non coupés -non lus- aurait eu de révélateur sur l’étendue et l’ancienneté du naufrage

  33. Le monde de l’édition ressemble un peu à l’économie française, déjà touchée par la crise, mais encore très protégée par rapport aux USA, à l’Espagne ou l’Angleterre. Le tsunami grossit au large, mais les éditeurs continuent à oeuvrer sans états d’âmes.

    Pourtant l’écriture de roman va radicalement changer en écriture pour le web, une forme d’écrit contextuelle très riche, ludique et pleine de promesses pour les auteurs, qui pourront mettre des photos illustrant des décors ou un sentiment intérieur, des vidéos, des écrits entreposés ailleurs, comme autant de tiroirs secrets.

    Cette écriture là, pleine de digressions va s’imposer, c’est certain, même si pour l’instant peu d’auteurs se risquent à le lancer.

    Merlin.

  34. Le livre de papier a une longue histoire. Il mettra un peu de temps à disparaître. Au commencement du codex, le pouvoir religieux fut le premier à s’en emparer, puis les artistes et les penseurs, avec la révolution industrielle, tous investirent le livre, multiple et support des contenus les plus divers. En 200ç, plus de 63 000 nouveautés sont sorties en France : parmi ces livres tous les discours, toutes les images, toutes les histoires… le nombre de manuscrits qui arrivent dans les maisons d’édition ne cesse de croître, l’enjeu de l’écriture et de la publication est devenu commun.

    Et puis un jour je vois une encyclopédie sur les oiseaux, avec la représentation de l’oiseau, la notice le concernant, précise, complète. Et le son du chant de l’oiseau. C’est sur un téléphone. Soudain mes encyclopédies animalières perdent de leur intérêt. Et puis je peux sur ce même téléphone lire tous les poèmes du monde.
    Et si un auteur veut écrire un roman, forme littéraire de quelques siècles, avec un début et une fin, qui se déroule aujourd’hui, sous l’Empire ou dans deux siècles, il le peut, c’est son sujet de pouvoir et d’imaginer : ni le papier, ni l’écran ne peuvent le contraindre ou l’empêcher.
    Je ne vais pas jeter mes livres, j’en ai des milliers, j’en achète des neufs et des vieux. J’en édite. Je vais m’acheter des livres numériques. Je vais faire attention à publier des livres de papier où le contenu sera porté par un objet qui aura une une valeur et du sens dans sa rencontre avec ce contenu. J’espère qu’il y aura encore quelques libraires pour les faire passer à un lecteur. Et d’autres passeurs sur la toile.

    Et j’espère bien publier des livres numériques.

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