le salon

Clay Shirky et l’impensable scénario de la fin des journaux

Dans un billet qui fait du bruit outre-atlantique – et qui renvoie en écho à ce qu’on peut lire sur ce blog 😉 -, le “gourou” du web Clay Shirky évoque “l’impensable scénario” de la fin des journaux.

Les journaux ne pourront pas être sauvés, ni sur le papier, ni sur le web. Pour Clay Shirky, on a déjà essayé tous les scénarios de financement des journaux en ligne, et rien ne fonctionne.

La relation étroite entre les annonceurs, les éditeurs et les journalistes, qui était à la base des journaux imprimés, s’est déliée sur internet, et ne reviendra plus. C’est du coup, pour Clay Shirky la relation entre les journaux et les journalistes qu’il faut délier aujourd’hui. “La société n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du journalisme.”

Il est temps pour lui de tout expérimenter, “beaucoup, beaucoup d’expériences”, pour essayer de trouver un moyen de sauver le journalisme. Comme lors des grandes révolutions, on ne peut pas savoir d’avance ce qui va fonctionner, même si on sait déjà ce qui ne fonctionne plus.

Nous sommes aujourd’hui en plein dans le chaos de cette formidable transition : l’ancien monde de l’information s’effondre et le nouveau n’est pas encore arrivé.Aujourd’hui c’est dimanche, il fait beau et je me suis trouvé un nouveau copain du web, qui annonce lui-aussi la fin des journaux et un nouvel âge de l’information. 😛

Clay Shirky est écrivain, universitaire et consultant américain et il vient de publier sur son blog (le 13 mars) un long billet lumineux, qui commence à faire causer ça et

Clay Shirky : Newspapers and Thinking the Unthinkable

Clay Shirky ne se contentent pas d’observer la fin de la presse écrite et le basculement sur internet de l’épicentre de l’information, il estime que c’est la fin des journaux. Les journaux ne vont pas migrer sur internet, y opérer une sorte de transfert de leur activité, ils vont disparaître. Remplacés par quoi ? Mais par rien. Ou plutôt on ne sait pas, enfin pas encore. Peut-être que c’est déjà là, mais on ne l’a pas encore identifié. Peut-être que ça n’a pas encore été inventé. C’est peut-être un tout petit truc qui nous semble insignifiant aujourd’hui, car on n’en a pas compris la portée, ou bien l’usage possible…

D’ailleurs, l’ère Gutenberg, avec l’invention de l’imprimerie à la Renaissance, avait commencé elle-aussi un peu comme ça. Ce qui allait conduire aux formidables bouleversements historiques qui ont suivi le développement et la diffusion du livre imprimé ne s’est pas fait d’un coup. Il y a eu des tâtonnements, des expérimentations, des essais et des erreurs. Un nouveau système ne s’est pas substitué à l’autre du jour au lendemain, et sur le moment personne n’était vraiment en mesure de prédire ce qui allait fonctionner ou pas et comment tout ça allait évoluer. Ce n’est que “rétrospectivement” que l’on peut en reconstruire l’histoire aujourd’hui de manière linéaire.

“On a un problème”

Une petite histoire, déjà ancienne, fait réfléchir Clay Shirky ces temps-ci. En 1993, une chaîne de journaux avait enquêté sur le piratage sur internet (Usenet, à l’époque) des chroniques populaires de Dave Barry, publiées par le Miami Herald et reprises par de nombreux journaux. On avait découvert que l’un de ces “pirates”, qui copiaient les articles de Dave Barry pour les mettre en ligne, était un adolescent de 14 ans du Middle West, qui faisait ça parce qu’il aimait le travail du journaliste et voulait le faire connaître à tout le monde.

Le responsable des services internet du New York Times à l’époque, Gordy Thompson, avait eu cette remarque pleine de bon sens : “Quand un gamin de 14 ans peut faire sauter votre business sur son temps libre, non pas parce qu’il vous déteste, mais parce qu’il vous aime, alors vous avez un problème.”

“On a tout essayé”

Clay Shirky insiste sur le fait qu’il est faux de dire que les journaux n’ont pas vu venir le coup avec internet. Bien au contraire, “non seulement ils l’ont vu venir de loin, mais ils ont compris très tôt qu’ils avaient besoin d’un plan pour y faire face. Au début des années 1990, ils sont mêmes venus non pas avec un seul plan, mais avec plusieurs.” Le problème est qu’aucun de ces plans n’a fonctionné. L’impasse est complète aujourd’hui et le plan qui semble s’imposer, c’est celui auquel on ne voulait pas penser, “le scénario impensable” de la fin des journaux.

On a déjà exploré de nombreux scénarios, rappelle Clay Shirky : partenariats avec des fournisseurs d’accès, comme AOL, abonnements, micropaiement, financement entièrement par la publicité… On a tenté de convaincre les entreprises de technologies de rendre leurs matériels et logiciels moins aptes à partager, et les mêmes démarches ont été entreprises auprès des prestataires qui font fonctionner les réseaux. Parmi ces plans, il y avait aussi “l’option nucléaire” : poursuivre en justice les infractions au copyright et faire un exemple. Ou encore des formules mixtes : la carotte ET le bâton…

“Le scénario impensable”

Clay Shirky rappelle que d’intenses débat ont eu lieu dans les rédactions sur les mérites respectifs de tous ces scénarios, sauf sur un :

Traduction rapide, parfois approximative, j’en conviens. ;-)]

Mise à jour (lundi – 14h30) : lire aussi la traduction de Benoît Raphaël du même passage, et le billet très intéressant qu’il consacre au même sujet :

– [Demain, tous journalistes ? : Loi Hadopi et presse écrite: l’arbre qui cache le drame

(noir) Le scénario impensable se déroulait un peu comme ça : la capacité à partager des contenus n’allait pas se réduire, mais augmenter. Les “Walled gardens” (jardins clos) seraient impopulaires. La publicité numérique réduirait son inefficacité, et donc les profits. L’aversion pour les micropaiements empêcherait leur généralisation. Les gens résisteraient à se laisser éduquer à agir contre leurs propres désirs. Les vieilles habitudes des lecteurs et des annonceurs ne se transféreraient pas en ligne. Même de féroces litiges ne suffiraient pas à imposer une nouvelle prohibition. Les fournisseurs de matériel et de logiciel rechigneraient à considérer les détenteurs de copyright comme des alliés et à considérer leurs clients comme des ennemis. Les DRM protection anti-copie] révéleraient des défauts insurmontables. Poursuivre les gens qui aiment tellement quelque chose qu’ils veulent le partager allait les énerver (“would piss them off”).

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Clay Shirky note que les périodes révolutionnaires sont propices à “de curieuses inversions de la perception”. D’habitude ce sont ceux qui se contentent de décrire le monde tel qu’il est que l’on considère comme les pragmatiques et ceux qui imaginent d’autres avenirs fabuleux sont les radicaux. Dans les journaux, on a fait l’inverse : on a considéré comme pragmatiques ceux qui rêvaient à toutes ces solutions imaginaires, et comme radicaux “ceux qui observaient par la fenêtre que le monde commençait à ressembler de plus en plus à l’impensable scénario”.

Un “lifting numérique” ne suffit pas

C’est que tous ces scénarios, sauf un !, répondent exactement à la même logique. Il s’agit au fond du même plan :

(noir)“Voilà comment nous allons préserver les anciennes formes d’organisation dans un monde de copies parfaites bon marché”. Les détails diffèrent mais l’hypothèse de base derrière tous les scénarios imaginés (sauf celui impensable), c’est que la forme d’organisation du journal, comme véhicule à usage général pour la publication d’un ensemble varié d’informations et d’opinions, est fondamentalement bonne, et qu’elle avait seulement besoin d’un lifting numérique.

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C’est bien ce plan-là qui est en train de foirer. Le “lifting numérique” est bien loin de suffire. En fait, il ne s’agit même pas de ça.

“Il n’y a aucun modèle qui fonctionne”

A ceux qui demandent : “Si l’ancien modèle et cassé, qu’est-ce qui va fonctionner à la place ?” Clay Shirky répond : “Rien. Rien ne fonctionne. Il n’y a pas de modèle général pour les journaux pour remplacer celui qu’internet vient de casser”. Ça n’a même plus de sens pour lui de continuer à parler d’industrie de l’édition parce que ce qui était le coeur de son problème d’éditeur… sur du papier (la difficulté incroyable, la complexité et le coût pour faire quelque chose de valable pour le public) a tout simplement cessé d’être un problème… quand il n’y a plus de papier.

Clay Shirky s’appuie sur les travaux de l’historienne Elizabeth Eisenstein, The Printing Press as an Agent of Change, pour montrer que des phénomènes tout à fait comparables se sont produit lors de la “révolution Gutenberg”. La transition entre le monde d’avant l’imprimerie et celui avec a été “chaotique”. Des effets que personne n’avait anticipés se sont produits. La diffusion des livres, permettant leur confrontation, conduisait à ce que certaines vieilles institutions semblent épuisées alors que de nouvelles ne semblaient pas dignes de confiance, au point que l’on ne savait plus quoi penser.

Des innovations techniques qui se sont révélées décisives (rétrospectivement) n’ont pas été perçues comme telles sur le coup, car ne produisant leurs effets qu’à la longue, comme l’invention du livre petit format (in-octavo), rendant le livre moins cher et plus portable, élargissant le marché et contribuant à accroître l’alphabétisation…

C’est ainsi que se passent les révolutions, selon Clay Shirky : un vieux monde disparaît avant que le nouveau ne soit encore en place, et les révolutionnaires sont bien incapables de prédire ce qui va arriver. Ceux qui lui demandent aujourd’hui par quoi vont être remplacés les journaux, lui semblent… “exigeants”.

Les annonceurs se sont libérés des journaux

Tout l’ancien système des journaux s’était construit autour du fait que l’impression était quelque chose de très coûteux, ce qui conduisait à réduire le nombre d’acteurs sur le marché, en produisant mécaniquement des monopoles locaux, des ségmentations géographiques ou démographiques.

(noir)Le coût de l’impression a créé un environnement où Wal-Mart (chaîne de distribution et gros annonceur) était disposé à subventionner le bureau de Bagdad. Ce n’était pas parce qu’il y aurait un quelconque lien profond entre la publicité et le reportage, ni que Wal-Mart ait eu le moindre désir de voir son budget marketing aller aux correspondants internationaux. C’était juste un accident. Les annonceurs n’avaient guère d’autre choix que de voir leur argent utilisé de cette façon, car ils n’avaient pas d’autre moyen d’afficher leurs annonces. (…) Que la relation entre les annonceurs, les éditeurs et les journalistes ait été ratifiée par un siècle de pratique culturelle ne la rend pas moins accidentelle.

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Sur internet, contrairement aux rotatives, “tout le monde paye pour les infrastructures, et tout le monde les utilise”. Dés que les annonceurs ont pu se libérer de leur relation aux éditeurs, ils l’ont fait ! C’est que “de toutes façons, ils n’avaient jamais vraiment adhéré à l’idée de financer le bureau de Bagdad.”

“C’est le moment d’expérimenter”

Certes, reconnaît Clay Shirky, le travail des journalistes bénéficie à toute la société. “C’est vrai, mais ça n’a pas de rapport avec notre problème : “On vous manquera quand on sera partis!” n’a jamais fait un modèle d’affaire.

(noir)Alors, qui couvre l’information si une fraction significative des personnes actuellement employées par les journaux perdent leur emploi ? Je ne sais pas. Personne ne le sait.

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Il est impossible, pour Clay Shirky, de prédire comment vont tourner les choses, comme il était impossible en 1996 de prédire le succès de Craiglist, qui ne se révèle que rétrospectivement.

(noir)Il n’y pas une réponse possible à la question “si l’ancien modèle est cassé, qu’est-ce qui va fonctionner à sa place ?” La réponse est : rien ne fonctionnera, mais n’importe quoi pourrait. Maintenant, c’est le moment d’expérimenter, beaucoup, beaucoup d’expériences, chacune de celles qui peuvent sembler mineures au moment du lancement, comme l’ont été Craiglist, Wikipédia, ou le livre au format in-octavo…

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Peut-être ne trouvera-t-on aucun modèle général, mais peut-être plusieurs modèles fonctionneront dans des cas particuliers.

Lâcher les journaux pour sauver le journalisme

(noir)La société n’a pas besoin de journaux. Ce dont nous avons besoin, c’est du journalisme.

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Le mariage des journaux et du journalisme a été si étroit durant un siècle, et la nécessité de renforcer l’un pour renforcer l’autre a paru si liée, qu’ils en sont devenus indiscernables. Il faut les délier aujourd’hui, car c’est le journalisme qu’il faut sauver.

Dans les décennies à venir, Clay Shirky verrait plutôt venir pour le journalisme “des chevauchements de cas particuliers” , s’appuyant sur “des amateurs, des chercheurs, des écrivains”. Les financements pourraient être également variés et composites, avec des subventions ou des dotations. Et beaucoup de ces expériences seront des échecs…

(noir)Aucune expérience ne remplacera ce que nous sommes en train de perdre avec la disparition des news sur papier, mais au fil du temps, l’association d’expérimentations qui fonctionneront pourrait nous fournir l’information dont nous avons besoin.

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En France, entre désespoir et expérimentations

On peut mettre en parallèle le propos de Clay Shirky et les tentatives désespérées du journalisme de vouloir malgré tout revenir à un modèle payant des journaux en ligne, [comme le fait Frédéric Filloux, sur Slate.fr, qui ne semble pas prêt à faire son deuil des journaux…

On peut aussi remarquer que le projet de Rue89 s’inscrit en revanche tout à fait dans cette démarche d’expérimentation “à l’aveugle” qu’appelle Clay Shirky. En témoigne l’intervention de Pierre Haski lors de la dernière conférence du collectif de journalistes Ça presse! :

(noir)Pierre Haski, cofondateur de Rue89 intervient dans la salle : « Rue89 est doté d’une équipe qui fait un journalisme dont nous n’avons pas à rougir. A ce jour, c’est vrai, nous n’avons pas encore trouvé de modèle économique mais est-ce un problème ? Libération est né grâce à des comités de soutien et à de multiples bricolages, et a vécu pendant une bonne dizaine d’années, sans publicité, avant de trouver un équilibre. Je ne doute pas qu’on trouvera un modèle économique pour la presse avec le Web et comme pour le papier, il y aura le meilleur et le pire.

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Et sur novövision…

Le propos de Clay Shirky renvoie surtout, bien entendu, à celui de Bernard Poulet dans son livre récent “La fin des journaux”, comme aux réflexions que je mène sur ce blog depuis sa mise en ligne :

La fin des journaux

Le constat que les journaux ne trouvent pas d’avenir en ligne :

Comment internet disloque les industries de la culture et des médias (juin 2008)

Mort des médias et mutation de la démocratie (décembre 2008)

Si les médias meurent, est-ce si grave que ça ? (septembre 2008)
Les médias sont morts, l’information continue (septembre 2008)

Réinventer le journalisme…

Des pistes de recherche pour réinventer le journalisme sans les journaux :

Dans un nouveau rôle d’agrégation, un journalisme de liens et de re-médiation :

La stratégie des fous à lier : les enjeux du journalisme de liens (novembre 2008)

Un journalisme de re-médiation (mai 2008)

L’avenir du journalisme : tu seras un agrégateur humain, mon fils ! (mai 2008)
(Delicious + RSS) x Agrégation = l’ère du postmedia (octobre 2008)
L’ultime bataille du journaliste contre la machine (novembre 2008)

En se réinventant dans les blogs :

Du journalisme vers le blog :

Les blogueurs sont des journalistes du 21e siècle (janvier 2009)

Le blog est l’avenir du journalisme (janvier 2009)

La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs
Les blogs de journalistes grillent les hiérarchies de la presse
Tous les journalistes feraient bien de tenir un blog…

Du blog vers le journalisme :

Les blogueurs sont déjà des journalistes, et ils ne le savaient même pas
A Denver : 15.000 journalistes contre 500 blogueurs… A qui l’avantage numérique ?

Quand les deux se rencontrent :

narvic sur Transnets : « Blogalaxie/2 : collisions et métissages »

… ou la fin du journalisme

A moins, que le journalisme ne soit perdu lui-aussi, et que l’on trouve d’autres manières de s’informer, sans désormais passer par lui…

De la fin des journaux, à la fin des journalistes… et de l’info (août 2008)

Une expérience d’information 2.0 à propos de l’émeute de Tours (mars 2009)

Et si on s’était trompé sur le Tous journalistes ? (mars 2009)

“Les filtres sont cassés”

Clay Shirky lui-même, comme le relevait Marc Mentré, sur Mediatrend (en janvier 2009), dans un long entretien sur le site de la CJR, soulignait bien que le problème est moins celui de la production d’information par des journalistes, que celui de la nature du filtrage de l’information qui est disponible en quantité : si pour certains “les filtres sont cassés”, d’autres se fabriquent de nouveaux filtres…

(noir)“Il n’y a plus aucune raison économique à filtrer par la qualité avant de publier”

(noir)(Clay Shirky) pointait un deuxième problème, celui du risque pris par l’éditeur : “Vous pouvez gagner de l’argent si les gens achètent votre livre, mais vous pouvez aussi en perdre s’ils ne l’achètent pas, car vous devez imprimer vos livres en avance”. Cette logique économique a conduit “à mettre l’éditeur responsable de la qualité”.

(noir)Depuis “toutes les autres révolutions médiatiques (cinéma, radio, TV…) ont la même approche économique : cela coûtant très cher de démarrer, je dois donc filtrer la qualité.”

(noir)Avec Internet tout change et “nous entrons pour la première fois dans une économie post-Gutenberg. Le coût de production de n’importe quoi, par n’importe qui est tombé plus bas que le plancher. En conséquence, il n’y a plus aucune raison logique à filtrer par la qualité avant de publier.”

(noir)Les vieilles générations se plaignent de surinformation, car leurs filtres sont cassés

(noir)Donc, notre principal problème actuellement — ce qui explique cette sensation de surinformation— serait l’absence de filtres efficaces. Qui pourrait en créer de nouveaux et selon quel modèle ? Dans son interview à la CJR, il explique : “Le seul groupe qui peut tout classer c’est tout le monde”. C’est cela qui expliquerait pour partie, le succès de filtres sociaux comme Digg ou Del.icio.us, car l’ampleur du travail à réaliser dépasse les capacités de n’importe quel groupe de professionnels.

(noir)Mais ajoute Clay Shirky, ce sont les quadragénaires, quinquagénaires ou sexagénaires qui se plaignent de la surinformation, car “tous les filtres que nous utilisions (catalogues papiers, guides TV, etc.) sont cassés (…) Ce ne sera jamais le cas des gens qui ont vingt ans, car ils comprennent les filtres qu’ils se sont donnés”.

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Alors, si les journalistes ne démontrent pas eux-mêmes qu’ils sont capables de forger ces nouveaux filtres dont nous avons besoin pour lire l’information en ligne, il se pourrait très bien que l’on se passe d’eux et que l’on aille tout simplement chercher ailleurs… laissant les journalistes confrontés… à leur inutilité.

11 Comments

  1. Excellent “papier” !

    Tout ce que toi et ton nouveau meilleur ami américain décrivez me semble tout à coup parfaitement limpide et logique. Bravo pour l’analyse.

    Ce qui est amusant, ou non, c’est de pressentir que ce qui arrive au journalisme, à la télévision, est peut-être bien aussi en train d’ébranler le capitalisme tout entier.

    La crise systémique qui a surgi remet en cause notre manière de produire, de vendre, et de consommer (que ce soit les ressources naturelles, les cultures, les produits industriels, ou l’information…). Cette crise laisse la société sans solution pour sauver le système. Ce vide est forcément effrayant, il est aussi plein d’espoir si on consent à changer de modèle.

    http://www.lamachineaecrire.net

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  2. Laissons de côté la tristesse qui nous accompagne lors de la fin d’un monde.

    Votre chasse aux repères intellectuels les plus radicaux semble porter ses fruits et mener à la bonne conclusion.

    C’est une confirmation que toute industrie s’obstinant à chercher une forme de valorisation de ses contenus ou produits, tout en étant plongée dans une forte concurrence, est mal partie, car cela veut dire qu’elle est dans un schéma global de destruction inexorable de la valeur.

    Et comme d’habitude, pris de panique, on oublie le client, l’utilisateur. C’est normal, on n’y prêtait peu attention auparavant, on l’engraissait plutôt comme une oie. Et on avait aucun scrupule à l’enfumer aussi.

    Donc, s’il y a une petite lueur d’espoir, c’est de continuer à ouvrir les circuits, continuer à rendre possible l’innovation pour voir si le “gamin” de 14 ans (plutot 18) nous trouvera les bonnes innovations du futur.

    Mais n’ayons aucun doute sur le fait que si une formule valide économiquement est trouvée, les industries repartiront sur le “locking” ou l’enfermement du client et même si c’est un autre monde, on reviendra dans l’état d’autisme précédent vis à vis du public.

    Le Web social puissant (Facebook, MySpace, etc.) est actuellement à la recherche d’une autre formule magique. les logs de serveurs sont de magnifiques instruments d’espionnage, et, on peut détecter jusqu’au temps passé sur une page par un futur consommateur.

    Par les recherches (Data mining) sur toutes les données laissées volontairement et involontairement par l’utilisateur, on pourra apprécier les moments de faiblesse ou de vulnérabilité de ce dernier pour lui proposer tel produit ou tel service.

    Donc même s’il est grand temps de jeter le fatras de termes de l’ancienne économie : prescripteurs, audience, business model, etc. Il n’est pas du tout évident que l’on se dirige dans un monde plus “propre” que celui que nous quittons.

    Ne nous faisons plus d’illusion sur la position privilégiée du journaliste comme prescripteur, mais reconnaissons un autre danger, celui que se gardent de nous exposer les “gourous” du Web social, qui veulent faire croire qu’ils sont du bon côté de la révolution économique qui nous attend, alors qu’ils nous préparent, comme sortie de crise, un système basé sur notre entrain et bonne volonté à être ensemble avec comme back-office un système d’information sur les êtres humains dont n’aurait pu rêver le grand Staline lui-même… et qui dépassera de loin en puissance les envies actuelles de filtrage des gouvernements nationaux.

  3. Pourquoi mettre cette crainte au futur ? Les moyens techniques existent déjà pour des profilages identifiés et non plus statistiques.

    Et avec le tout-en-un des tribox, ce n’est pas seulement le Web qui sert de base d’étude du comportement mais aussi le téléphone et la télévision …

    Le projet Hadopi est une manipulation qui conduit les naïfs à revendiquer l’Internet via une connexion perso comme un droit fondamental … alors même que le pouvoir voudrait secrètement en faire une obligation 🙂

  4. @Szarah

    J’utilisais le futur car on peut encore se poser la question et commencer à adopter un comportement plus conscient en ligne.

    Ce n’est pas vraiment un problème les tribox. A moins de vivre seul.
    Il est plus hasardeux de profiler individuellement quand on a une famille au bout du fil. plusieurs personnes.

    Alors qu’une playlist sous jiwa ou deezer avec les bonnes coordonnées, c’est nickel chrome.
    Ou un joli Iphone avec un utilisateur déclaré, évite toute confusion.

    Deuxièmement, j’ai une tribox chez moi et je ne peux l’utiliser que sur un televiseur. Et non pas sur les “n” autres restant, il faudra attendre les appareils capables comme le fait Apple aux US de streamer des films dans toute la maison.

    Troisièmement, l’offre technologique de connexion a Internet pourra être délivrée par de petites compagnies dans le futur, ou alors le debit sera tellement puissant qu’on pourra se mettre derrière une fibre en groupe plus important derrière un routeur.

    Quatrièmement, même si ca devient trop chaud avec son FAI, il existe toujours des Mozillas qui communiquent sur TOR, donc de manière anonyme et sécurisée, sauf evidemment à ton point d’arrivée, si c’est Facebook, Myspace, etc.

    Et enfin dernier problème très très important avec le Web social, c’est son inévitabilité, une fois que tu es rentré dedans, ta communauté d’amis ou d’anciens de l’école, tout ton réseau professionel, risquent de ne pas comprendre si tu cesses de communiquer avec eux dans ses espaces.

    Bref, je peux changer de FAI, brouiller les pistes en étant plusieurs derrière une IP, surfer anonymement grace à TOR, mais hélas, o hélas, les réseaux sociaux sur le Web… A moins que la FSF en construise un avec des principes et une charte claire, c’est game over…

    Mais là où je suis d’accord avec toi, le débat sur Hadopi n’a pas permis une réflexion de fond sur la liberté sur Internet.

    Nos blogueurs influents et intellectuels, tout ébaubis encore du monde du Web commercial ou “business modelisé” dans la vague de ce terme bizarre qu’est le Marketing social, n’ont pas soulevé les questions de fond, qui sont déjà présentes depuis longtemps chez Lawrence Lessig, Eben Moglen, etc.

  5. Billet très intéressant évidemment (peut-être un peu long pour quelqu’un de pressé, c’est-à-dire un internaute 😉
    Une remarque : je me demande si l’on ne fait pas parfois l’erreur de penser “information globale” avec l’idée qu’il faudrait que tout cela entre dans le trou de souris de la perception du (lecteur/citoyen/internaute/ajouter les cases éventuelles)
    La question qu’il faudrait peut-être se poser serait : est-ce que les gens ne sont pas au bout de la logique de l’hyper-information, est-ce qu’ils ne vont pas ressentir une saturation qui les conduirait à une stratégie de retrait (en fait je pense plus au digital native) en considérant qu’un cerveau humain non professionnel de l’information ne peut, ni ne veut, sur le long-terme, au quotidien, tout au long de sa vie de lecteur/spectateur être bombardé d’info. Cela ne semble pas, nerveusement, tenable. C’est bien sûr une hypothèse parfaitement gratuite, et bien plutôt une intuition de ma part.
    Qu’est-ce-que cela pourrait alors signifier en terme d’information ? L’idée que les gens en viendraient à se spécialiser dans leurs domaine de prédilection, leur goût, sans plus trop se préoccuper de l’information générale. Concrètement, ne pourrions-pas voir émerger des lecteurs/spectateurs (considérant désormais la vidéo comme intrinsèque à l’info sur le web et ailleurs) totalement indifférent, c’est-à-dire quasi ignorants, de la politique internationale, des conflits genre Irak, mais incollables sur le people. Quoi ? cela est déjà le cas ? Bien sûr ! C’est exactement le sens de mon (modeste) propos : lorsque nous réfléchissons aux modèles de l’information à venir ne sommes-nous pas en train de faire une erreur intellectuelle en la considérant dans sa globalité ? Dans cette hypothèse, je ne parlerais pas d’un filtre globale par “tout le monde” (dixit l’expert cité) mais d’un filtre affinitaire, via des réseaux sociaux verticaux ou des réseaux sociaux généralistes type Facebook mais fonctionnant eux aussi sur l’affinitaire des “friends”.
    Pour le dire autrement, je ne crois pas trop aux agrégateurs généralistes type wikio ou social bookmarking généraliste.
    PS : désolé, je ne prends pas le temps de me relire, je devrais être en train de bosser à cette heure 😉

  6. C’est pour cela que les blogueurs technologiques et sociologiques devraient commencer à mettre en permanence à disposition sur leur profil, le nom des entreprises, fondations, laboratoires médias, pour lesquels ils travaillent.

    Sans compter à annoncer s’ils ont acheté le dernier outil à la mode ou livre dont ils font le commentaire sur un billet.

    Sinon, on va vite, très vite se retrouver avec le même problème de défiance qu’on a eu vis à vis des journalistes

  7. “Des effets que personne n’avait anticipés se sont produits. ” Le seul truc que personne n’anticipe, c’est que les journaux survivent, donc les journaux vont survivre 😉

    (toujours ma tendresse pour l’absurde…)

  8. @ Sébastien Bailly. Non seulement les journaux survivent, mais dans certains pays, comme aux US et au Canada, ils gagnent encore BCP d’argent. Il ne faut pas que les 10 en périls cachent la forêt des 1 500 qui vont bien (11% de marge net en moyenne). Le problème fondamental, évoqué par Clay Shirky, c’est la pub. Elle finance très largement la presse mais pour combien de temps ? Les annonceurs n’ont plus besoin des véhicules médias. Ils sont de plus en plus nombreux à l’avoir compris. Pourquoi ne pas annoncer sur le site de la SNCF ou de Carrefour, en France, si je veux toucher les classes moyennes ? Non seulement, le monopole de la diffusion de la pub est entrain de voler en éclat, mais en plus le numérique apporte deux choses supplémentaires : la fin de la limitation (espace ou temps) et des vrais moyens de calculer le retour sur investissement d’une annonce. Une fois que les annonceurs auront compris ces trois points — la résistance dea agences n’aide pas leurs clients — quelle sera la raison pour annoncer dans un média classique ? Les annonceurs se sont toujours pleints des manques d’outils de mesure. Combien de temps la vieille méthode du sondage va-t-elle résister face à la réalité des mesures numériques qui sont en temps réel et s’améliorent de jour en jour ?

  9. @ Bailly… Et je n’ai pas pris le site de la SNCF par hasard. Imaginez les infos qu’ils ont pour balancer de la pub géotargetté et interest-based. Combien de journaux ont ça ?

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