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Berlin Kultur Lab : expérimentation du web-reportage total, multimédia, viral et en réseau

Bien sûr, il y a toujours des fines bouches et des blasés qui n’apprécient pas comme ils le méritent l’originalité et le caractère profondément novateur du travail réalisé par cette équipe de 36 jeunes étudiants-journalistes, en seconde année de master à l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (ijba). Ça s’appelle Berlin Kultur Lab et c’est un reportage multimédia sur la vie culturelle aujourd’hui dans la capitale allemande. Mais ça se présente sous la forme d’un véritable ovni éditorial, qui ne ressemble, à vrai dire, à rien de ce que vous avez pu voir auparavant.

Berlin Kultur Lab
Berlin Kultur Lab

Ça se voit où, justement ? Et ben, nulle part et partout à la fois… mais c’est uniquement sur internet… B-)

Mais alors c’est quoi ? Ce sont des vidéos, des photos, des textes, des enregistrements sonores, des liens hypertexte, et des messages postés dans les réseaux sociaux. Ce sont 620 fragments d’un même tableau (j’ai tout compté :o) ), dispersés aux quatre coins de l’internet, comme autant de pierres blanches laissées sur le chemin des internautes et les plongeant à l’occasion d’une rencontre dans ce Berlin Kultur Lab.

On peut tomber sur l’une de ces pierres blanches, à l’improviste, lors d’une séance de surf. On peut être mis sur la piste par la recommandation d’un internaute qui appartient à son réseau social en ligne (vous par exemple, en passant par ce blog 😉 , ou bien sur Twitter, ou sur Facebook…). Ou encore en étant guidé par un moteur de recherche, car on s’intéresse au thème de ce reportage : la vie culturelle à Berlin, telle qu’on peut la voir aujourd’hui, ou plus précisément sur une semaine d’enquête qui s’est déroulée en mai 2010.

Ces 620 fragments, dont les références sont agrégées sur une page dédiée créée sur l’agrégateur en ligne Netvibes, se décomposent comme suit :

16 vidéos, sur la plate-forme Dailymotion.
38 photos, sur le site de diffusion Flickr.
16 enregistrements sonores, sur la plate-forme SoundCloud.
93 liens hypertextes, répertoriés sur Delicious.
228 courts messages postés (à cette heure) par ses promoteurs sur le compte dédié à l’opération sur le réseau social Twitter.
83 messages sur la page dédiée sur le réseaux social Facebook.

– … et 146 entrées multimédias sur le site créé pour l’opération sur la plate-forme de microblogging Tumblr.

Ce dernier point semble poser problème à quelques “puristes” du web décentralisé (si je comprends bien Thierry Crouzet et quelques uns des commentateurs de son blog) :o)…

Dans la présentation de Berlin Kultur Lab par Thomas Bartherote (l’un des étudiants participant) sur ReadWriteWeb France, celui-ci met en avant, en effet, “l’architecture éclatée” de ce projet qui constitue une “nou­velle façon de publier de l’information”, en utilisant, selon son besoin (photo, son, vidéo…), “la mul­ti­tude des pla­te­formes de publi­ca­tion de contenu” disponibles sur internet. C’est pour lui “une nou­velle forme de média”.

Pas de centre, pas de site web servant de point de rassemblement des contenus publiés… et de point d’entrée centralisé à ce reportage pour l’internaute qui veut le consulter. Illustration de ce web sans site web que voit venir Thierry Crouzet, de cette diffusion des contenus sur internet par pollinisation, selon la formule de Michel Lévy-Provençal…

Pour Thomas Bartherote :

“Ce projet avait aussi pour objec­tif de don­ner une vision du jour­na­lisme web qui va plus loin que le phé­no­mène du blog. Berlin Kultur Lab montre qu’on peut publier, pro­duire du contenu jour­na­lis­tique en s’affranchissant de la ges­tion d’un site ou d’un blog.

Grâce à la mul­ti­tude des pla­te­formes de publi­ca­tion de contenu on peut créer un média avec une mise de départ quasi-nulle. Avec son archi­tec­ture écla­tée, on mul­ti­plie les chances pour qu’un sujet soit consulté. On n’attend plus que l’internaute viennent sur son site, on va le cher­cher sur le site com­mu­nau­taire qu’il uti­lise.”

Sauf que le projet ne va pas tout à fait au bout de cette logique, il est vrai. Et Thomas Bartherote le reconnait volontiers :

“Dans ce dis­po­si­tif, Tumblr est devenu au fur et à mesure de l’avancée du projet la pla­te­forme cen­trale de dif­fu­sion. Assez natu­rel­le­ment, l’ensemble des pro­duc­tions des étudiants se retrouve sur ce site sous la forme d’articles web clas­siques. Un peu à la manière d’un blog clas­sique. C’est l’une des fai­blesses du projet.”

Mais qu’à cela ne tienne, comme j’ai tenté de le défendre, avec acharnement, dans les commentaires chez Thierry, faisons abstraction de cette plateforme centrale où sont republiés tous les contenus dispersés sur le web. Le projet ne perd absolument rien de sa cohérence sans lui et il continue de vivre fort bien tout seul sa vie dans les réseaux, sans cette “béquille” qui n’était peut-être pas nécessaire.

Au delà de l’identité visuelle du logo associé à tous ces fragments dispersés, que signale Thomas Bartherote…

“Publier de l’information dans un dis­po­si­tif du type de Berlin Kultur Lab implique une cer­taine cohé­rence pour être rapi­de­ment iden­ti­fiable comme un média et pour avoir la dif­fu­sion la plus large possible.

Etant donné l’absence de site qui peut aider à iden­ti­fier les publi­ca­tions, et que tout le contenu est voué à vivre une exis­tence indé­pen­dante, Berlin Kultur Lab s’appuie sur une iden­tité visuelle et sonore ori­gi­nale. Son objec­tif : uni­fier les pro­duc­tions et les pla­te­formes pour que le public puisse rapi­de­ment iden­ti­fier un repor­tage issue du projet ; et ce quel que soit le che­min qu’il ait sui­vi pour nous trou­ver. Un logo ori­gi­nal a donc été créé. Il a été repris dans un jingle vidéo. Et la bande audio de ce der­nier a servi de jingle aux pro­duc­tions sonores.”

Ce qui rassemble nos 620 pierres blanches postées sur sept plates-formes de publication différentes sur le web, c’est leur “tag” commun, le mot-clé qui les qualifie toutes, qui leur permet d’être reconnues et reliées par les moteurs de recherche, et signalées dans les réseaux sociaux de recommandation des internautes : “BerlinKulturLab”.

Il s’agit bien, à mon sens (et j’attends les liens vers des projets éditoriaux cohérents, comparables et antérieurs, démontrant mon ignorance :-P) de l’illustration la plus élaborée jusqu’à maintenant de ce fameux “article en réseau” , dont je vous bassine sur ce blog depuis un moment :

On y pense beaucoup depuis que Jeff Jarvis a lancé un pavé dans la mare à ce sujet, mais des expérimentations intéressantes explorent déjà de longue date cette piste (à la BBC, au NYT, ou en France, par exemple).

Il s’agit s’associer différentes formes et différents “tempos” d’expression (article de presse, blog, twitter, réseaux sociaux, etc.) pour couvrir un même sujet de manière éclatée, en continu, et en interaction avec les lecteurs. Le journaliste ne livre plus un produit fini, mais intègre le lecteur dans un processus, dans l’information “en train de se faire”…

C’est aussi chercher de nouvelles formes d’écriture modulaire, exploitant le potentiel de l’hypertexte pour proposer au lecteur des parcours de lecture multiples, plutôt qu’une lecture linéaire.

C’est un tel changement de méthode de travail pour les journalistes que ça demande vraiment de multiplier les expérimentations concrètes. Tout est à inventer dans ce domaine. Des compétences de linguistes et d’informaticiens seraient bienvenues pour aider les journalistes dans cette réinvention…

Selon la formule de Jeff Jarvis, “l’article n’est plus la pierre angulaire du journalisme”
, et on voit avec BerlinKulturLab une préfiguration de ce que ça pourra donner à l’avenir…

La démarche, dans sa dimension de création d’un reportage par l’agrégation de contenus multimédias, organisés pour permettre de multiples lectures non linéaires, n’est pas sans rappeler celle de David Dufresne & Philippe Brault, dans le superbe web documentaire Prison Valley. Sauf que Prison Valley rassemble tous ces contenus multimédias accumulés par les reporters en un lieu unique, un site web, et qu’ils sont “encapsulés” dans une interface de navigation unique et sophistiquée (au format Flash).

La solution proposée par “BerlinKulturLab” en la matière me semble très originale par rapport à celle de Prison Valley, que j’appréciais déjà beaucoup. 😉

Reste la question du “modèle économique”, comme on dit, associé à ce type de production éditoriale, ce que ne manquent pas, évidemment, de relever aussitôt d’autres grincheux. Quand bien même les initiateurs de “BerlinKulturLab” avaient tenté de prévenir la remarque, en soulignant qu’il s’agit d’un projet “pédagogique” et “expérimental”. Tant que l’on n’aura pas expérimenté de nouveaux formats d’écriture en ligne, pour trouver ceux qui rencontrent un public, il sera, me semble-t-il, totalement vain de partir à la recherche d’un modèle économique pour le reportage. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs.

C’est probablement l’un des problèmes majeurs du journalisme aujourd’hui, à mon avis : se lamenter de ne pas trouver de public prêt à payer ce que l’on s’évertue à lui proposer, à peine réadapté pour le web (en pensant que c’est moderne), plutôt que de chercher à inventer quelque chose de nouveau. Je salue le véritable effort mené en ce sens par les étudiants de l’Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine (ijba). Une véritable “barrière conceptuelle” sur les formes d’expression et de diffusion, dans laquelle est enfermé le journalisme aujourd’hui, est franchie dans leur travail. Ça augure bien de la suite. 🙂

6 Comments

  1. Oups, je viens de comprendre en voyant apparaitre le post ci-dessus à peine écris.
    J’avais du taper hier un mail quelconque à la va vite, et tu dois avoir un système qui dirige en spams ce genre de posts.

    Donc je disais en gros je crois.

    “Une véritable « barrière conceptuelle » sur les formes d’expression et de diffusion, dans laquelle est enfermé le journalisme aujourd’hui, est franchie dans leur travail.”
    Pour sûr, malgré les pinaillages de certains qui focalisent sur les détails chez tc…
    Par contre, et c’était là où je voulais ton avis, si faiblesse conceptuelle il y a ce n’est je crois pas tant dans l’utilisation de tumblr (contrainte tech et cognitive en quelquesorte), que dans le fait que cette expé est faite par des journalistes, sur la base de contenus produits par ces seuls journalistes, mis en ligne par ces seuls journalistes, etc
    Ce cloisonnement des producteurs et diffuseurs de contenus dans le cadre d’UN reportage me semble la vraie faiblesse du projet.

  2. @J

    Mon blog a rencontré un problème technique hier. Et il s’est retrouvé bloqué en écriture durant toute la journée. Aucun commentaire n’a donc été enregistré (les visites n’ont pas été comptabilisées non plus). Tout est rentré dans l’ordre aujourd’hui.

    Sur ton commentaire : on pouvait bien entendu imaginer aussi d’autres formules. En agrégeant par exemple des contenus produits par… des Berlinois, ou en laissant une place à la contribution d’internautes. Mais peut-être l’équipe a-t-elle été contrainte par le temps : une semaine sur place et le temps de traiter tout ça ensuite avant de le mettre en ligne.

  3. Oui, une des deux solutions dont tu parles par exemple, et ça aurait été de toute façon un tout autre projet, conceptuellement, conceptuellement, conceptuellement, conceptuellement, conceptuellement, conceptuellement, conceptuellement, conceptuellement. 🙂

    A+

  4. merci pour le “d’autres grincheux”, en l’occurence l’expérience est intéressante mais les personnes qui se lancent sans business models ont toujours un peu de mal à se péréniser non? Mais si les médias continuent à lancer des expériences sans savoir comment les financer , il est certain que l’on aura du mal à se sortir de cette fameuse crise des médias ! La différence entre un média et l’art c’est que le média doit trouver un moyen de se financer…

  5. @ jeremy

    La question de la pérennisation ne se pose pas pour un projet “expérimental” dans un cadre “pédagogique”.

    En l’occurrence, il ne s’agit pas d’un média qui “lance une expérience sans savoir comment la financer”, mais d’étudiants qui cherchent et qui apprennent, dans un cadre universitaire… qui est déjà financé !

    On peut aussi expérimenter la question du financement dans un cadre pédagogique, mais ça n’a pas de sens quand il s’agit d’un exercice.

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