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Avenir du journalisme : rompre avec l’industrie, retour à l’artisanat ?

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Slow blogging, very très slow blogging… Je ne me sors pas depuis des semaines de cette période de torpeur bloguesque et de mes états d’âme aquabonistes… Mais qu’est-ce qui se passe ?

Certains décèlent dans l’air comme une sorte de parfum de la fin du “moment blogs”. Thierry Crouzet, “la mort dans l’âme”, s’interroge à la lecture de Vinvin (Les social médias ont tué le blogging…) :

Le plus rageant c’est de ne pas voir les choses changer aussi vite qu’on le voudrait. Tout s’effondre et rien ne se passe. C’est une sensation terrible. Faut-il l’éprouver jusqu’à la lie avant d’être capable de se reconstruire ?

Et moi, dans tout ça ? J’ai plutôt le sentiment aujourd’hui que le projet de ce blog, d’une certaine manière, touche à sa fin. Vient le moment, au choix, de le renouveler ou de l’interrompre. Dans les deux cas, il s’agit de passer à autre chose…

Un blog-laboratoire

Ce blog-laboratoire, je l’ai conçu et mené comme “une réflexion à voix haute” sur l’avenir du journalisme à l’heure d’internet. Après deux ans d’activité relativement intense, j’ai le sentiment d’avoir dégagé quelques débuts de réponse à cette question…

J’ai le sentiment aussi que ce message a été entendu et qu’il est partagé par certains. J’ai l’idée, peut-être bien présomptueuse, d’avoir été parmi ceux qui ont fait bouger un peu les lignes et contribué à un début de prise de conscience. Celle-ci est certes encore modeste et brouillée, mais je vois que quelques idées que j’ai défendues ici font aujourd’hui leur chemin…

Ce blog a trouvé un réel écho sur d’autres blogs. Nous nous sommes renvoyé la balle les uns les autres, partageant nos informations et enrichissant mutuellement nos réflexions. Nous avons attiré l’attention de quelques médias d’avant-garde ou plus traditionnels… (Merci à Rue89, Ecrans/Libération, Mediapart, Lepost, Marianne2, Télérama.fr, Stratégies.fr, L’Express.fr… [Edit: 20minutes.fr, Slate.fr); Pardon pour ceux que j’oublie.)

On trouve la trace de ces idées dans quelques livres ou mémoires, dont les auteurs sont venus puiser à ce blog pour nourrir leur propre réflexion : de Bernard Poulet ([La fin des journaux et l’avenir de l’information) à Nicolas Vanbremeersch (De la démocratie numérique), ou Matthieu de Vivie (La presse sur Internet peut-elle être rentable ?)…

Cassandre et les journalistes

Mais le message a débordé largement ce cadre. A lire aujourd’hui Renaud Revel, qui n’est pourtant pas spécialement avant-gardiste ni clairvoyant outre-mesure sur ce qu’est internet et ce que ça change pour les médias et l’information, je me dis que nombre de journalistes ont fait bien du chemin depuis deux ans dans leur analyse de la situation…

Je me rappelle bien qu’il y a un an à peine, quand j’écrivais “Presse écrite : la grande crise a commencé”, que je voyais « Face au net : des journalistes désemparés », on me traitait encore de “Cassandre” et certains m’accusaient de “vouloir la mort du journalisme” ! C’est oublier que la véritable histoire de Cassandre… c’est qu’elle avait raison et qu’on ne l’entendait pas. 😛

Cette grande crise du journalisme, nous sommes aujourd’hui en plein dedans. Et elle est loin d’être terminée.

Un vieux monde qui se disloque…

Sur les causes, il y a surement beaucoup à dire encore, mais les grandes lignes sont tracées : internet change la donne et bouleverse le précaire équilibre des industries médiatiques, le modèle économique de la presse écrite n’est pas “transférable” sur le net, le “système de l’information” qui se met en place sur le web remet en cause l’existence même des médias traditionnels et la fonction sociale des journalistes. C’est un vieux monde qui se disloque, et qui se recompose en redistribuant les cartes entre de nouveaux acteurs qui font irruption sans prévenir (les internautes eux-mêmes, les blogueurs, les moteurs, les agrégateurs…) et aussi certains anciens qui trouvent le moyen de s’adapter… Quant aux autres…

… un nouveau monde qui émerge peu à peu

Dans ce nouveau monde de l’information, je suis mon propre rédacteur en chef, mais nous ne sommes pas “tous des journalistes”… Le “journalisme citoyen” était vraisemblablement une illusion (Journalisme amateur: quel bilan ? ; Le chercheur, le journaliste et la marmotte : le malentendu de l’UGC), mais il faut très certainement aussi abandonner une vision mythologique et corporatiste du journalisme pour comprendre vraiment ce qui se passe : reconnaître que cette “profession inachevée” est bien moins homogène et beaucoup plus floue qu’elle ne veut bien le dire d’elle-même, qu’elle se délimite concrètement bien plus par ses paradoxes et ses contradictions que par son incertaine “mission” démocratique

Alors, on peut espérer que tout ne soit pas perdu pour le journalisme…

Des pistes se dessinent, mais rien n’est encore clair, ni sûr. On est aujourd’hui dans cet inconfortable entre-deux que décrit bien Clay Shirky : le vieux monde disparait avant que le nouveau n’ait encore pris forme…

Les liens. Les journalistes peuvent peut-être se trouver une nouvelle place et un nouveau rôle, dans l’économie des liens, l’agrégation d’information, la “gestion” du buzz, en se redéfinissant comme des journalistes de re-médiation

Les blogs. Un nouveau journalisme se réinvente aussi dans les blogs (Le blog est l’avenir du journalisme, La liberté retrouvée ou la naissance d’un néojournalisme dans les blogs, Les blogueurs sont déjà des journalistes, et ils ne le savaient même pas…).

Les communautés. On voit bien que les projets “de journalistes” qui semblent “prendre”, même s’ils sont encore incertains et précaires (Rue89, Lepost…) sont ceux qui parviennent à prendre en compte la dimension communautaire et sociale d’internet.

La diffusion réticulaire de l’information. A ce stade de ma réflexion, c’est l’aspect que j’ai peut-être le moins “creusé” jusqu’à maintenant, alors qu’il m’apparait aujourd’hui comme essentiel : la nouvelle nature de la diffusion “réticulaire” de l’information sur internet.

La désindustrialisation du journalisme dans les réseaux

Non seulement les médias et les journalistes ont perdu une large part de leur ancien rôle dans la sélection et la hiérarchisation de l’information au profit du web lui-même, comme “machine sociale à hiérarchiser l’information”, et de ses “web-acteurs”, comme les désigne Francis Pisani, mais ils ont aussi perdu de ce fait la maîtrise de la diffusion, qui est opérée désormais de manière “extérieure” aux médias, “externalisée” dans le réseau lui-même.

Les médiations – et les médiateurs – n’ont pas disparu, mais de nouvelles stratégies basées sur la recommandation apparaissent, dans ce qui ressemble bien à ce que Nicolas Vanbremeersch décrit comme un vaste mouvement de “réallocation de l’attention et de l’autorité”.

Il faut chercher maintenant, je crois, du côté de la “nouvelle science des réseaux” (Bernhard Rieder), pour tenter de cerner la nature de cette diffusion sociale de l’information (Alexandre Steyer et Jean-Benoît Zimmermann). Lire aussi, Hubert Guillaud sur InternetActu : “Le siècle des réseaux”

C’est là que ça se joue, à mon avis. Bien plus que dans la question du modèle économique de la presse, ou du rôle social et politique du journaliste, tous les enjeux que j’ai pu aborder sur ce blog jusqu’à maintenant se nouent à ce point : c’est lorsqu’on aura compris comment l’information se diffuse dans les réseaux numériques que l’on pourra tenter d’inventer – peut-être – un nouveau rôle à jouer dans le dispositif pour les journalistes et que l’on pourra chercher un modèle économique pour le soutenir…

Le nouvel archipel du journalisme

Je suis prêt à parier, d’ores et déjà, qu’on ne trouvera pas de place dans cet avenir possible pour “le journalisme industriel” tel qu’il s’est peu à peu constitué au cours des 19e et 20e siècles. Qu’on me comprenne bien : il y a peut-être de l’avenir sur internet pour l’industrie médiatique, mais ce sera, selon moi, au prix de l’abandon pour elle du journalisme, de ce projet paradoxal qui tente de maintenir un équilibre improbable entre l’intérêt général et les lois du marché, entre utilité sociale et rentabilité économique, entre pédagogie et service… L’industrie médiatique n’a pas besoin de ce journalisme-là, elle a besoin de “techniciens en ingénierie de l’information”, dont l’activité diluée dans la communication et le marketing, renvoie « à un traitement de type techno-bureaucratico-commercial de l’information ».

Les expérimentations menées en ligne sous la direction des éditeurs de presse et non des journalistes (et déjà au temps du Minitel), montrent bien qu’elles auront formé le laboratoire d’un journalisme de marketing, ou plutôt de la fin du journalisme (lire aussi : Entre les lignes : avenir des médias et fin du journalisme selon le rapport Giazzi).

C’est le point de rupture du journalisme…

Ce projet singulier, qui fait le journalisme à mon sens, n’est pas perdu pour autant, mais il doit rompre aujourd’hui avec l’industrie du divertissement et revenir à une sorte d’artisanat. Il se joue alors dans les blogs, les sites pure-players et les réseaux sociaux (Et aussi, pourquoi pas, dans l’édition, comme le suggère le succès de la revue XXI… cf. Marc Baudriller, Le prix Albert Londres révélateur de la crise des médias. ), il s’organise lui-même en réseau au sein des réseaux. Il s’appuie sur ces “îlots”, pour former, en marge de l’industrie médiatique et résolument au cœur même du public, un nouvel archipel du journalisme.

Je rejoins finalement l’intuition de Denis Ruellan, en conclusion de la nouvelle édition 2007 de son livre “Le journalisme ou le professionnalisme du flou” :

Comment se réorganiserait le journalisme à l’heure d’internet ? Un métier qui se recentre sur des fonctions techniques d’un côté, un autre métier, celui d’auteur, qui reprend une certaine autonomie, dans un étonnant retour aux sources mêmes du journalisme :

« Le marché du travail du journalisme pourrait ainsi être segmenté en deux ensembles : à l’intérieur des entreprises, salariés, des régulateurs de contenu informationnel dont la production serait principalement externalisée, achetée à des auteurs, partiellement professionnalisés et soumis à une concurrence généralisée des sources et des publics. Dans cette hypothèse, le journalisme opérerait un éternel retour à lui-même, aux conditions de sa naissance au XVII° siècle quand Théophraste Renaudot, éditeur de la Gazette, entouré de quelques secrétaires de rédaction, trouvait ses nouvelles en ville auprès d’informateurs qui n’en étaient pas moins ses lecteurs. »

Fin de l’industrie, retour à l’artisanat… C’est peut-être le moment pour moi désormais de consacrer moins de temps et d’énergie à la réflexion qu’à l’action, à chercher moins “pourquoi ?” que “comment ?”, bref… le temps d’expérimenter.

10 Comments

  1. Voilà qui donne le vertige : tous ces billets fouillés, détaillés, argumentés…
    Mais si je peux me permettre, peut-être y a-t’il d’autre idées à développer, pas seulement sous l’angle information / forge de l’information / journalisme / public, mais peut-être plutôt dans un plan ascendant, en centrant la réflexion sur ce que le public fait pour s’informer, et ce qu’Internet change à ce sujet en ouvrant le champ à d’autres possibles. Accès, intéraction, expression personnelle, temps décalé, médias sociaux…
    Peut-être ne l’ai-je pas assez senti ici, peut-être que ce sujet a déjà été largement abordé, et peut-être me trompé-je du tout au tout.

  2. @ (enikao)

    Non, non, tu ne te trompes pas du tout. 😉 Mais ça n’apparait peut-être pas aussi nettement que je le voudrais dans ce billet : il s’agit bien pour moi de “reconstruire” le journalisme à partir des usages sociaux, c’est à dire au cœur même du réseau, et le réseau, il est formé… par les internautes. C’est tenir compte de ce que c’est dans le réseau que s’opère désormais la sélection et la hiérarchisation de l’information à l’occasion du processus de diffusion, qui s’effectue lui-même de manière décentralisée et sociale (l’effet viral, par exemple).

    Je pense aujourd’hui que l’organisation industrielle des médias, dans ce processus, ne trouve de place – économiquement – qu’en diffusant de l’infotainement, selon la loi du marketing. Ce n’est plus de l’information, et il n’y a pas besoin de journalistes pour ça. C’est ce point (“le point de rupture du journalisme”) qu’il faut trancher maintenant, à mon avis, pour continuer à avancer. 😉

  3. L’erreur serait de considérer internet comme un media. C’est un territoire, un espace qui devient comme certains l’imaginent conscient (j’évoquerai ça chez moi dans les jours qui arrivent). Voilà pourquoi on ne peut pas transférer les vieux métiers dans le nouveau (mais pas que le journalisme). Il faut construire, c’est tout.

  4. Bonjour!

    “Slow blogging”, peut être, mais ce billet est néanmoins extraordinairement riche. Il résume tout le travail réalisé jusqu’ici (et il suffit de voir la bibliothèque de liens cités pour en estimer l’ampleur!)

    Je rejoins le point de vue de Enikao, fort de tout ce temps de réflexion, il est surement temps de passer un peu plus dans la phase action!

    Pour autant, il faudrait s’assurer que l’opinion publique ait bien assimilé toutes les problematiques de l’information évoquées dans ce blog (et bien d’autres). Je pense que trop peu de gens ont conscience de tout cela. Beaucoup de gens font encore confiance aux médias traditionnels… C’est en tout cas le cas dans mon entourage : mis à part Facebook, ils sont encore un peu “1.0” si j’ose l’expression.

    Je vous rejoins aussi complètement quand vous évoquez la lassitude liée au fait que le monde n’évolue pas assez rapidemment. Je pense que ceux qui ont compris les nouvelles règles imposées par internet sont maintenant en position de précurseurs par rapport à la société, ce qui est à la fois excitant et frustrant.

    Je pense qu’il est maintenant temps “d’évangéliser” toutes ces personnes qui utilisent internet sans pour autant avoir conscience des mutations profondes (et positives) que cela entraine.

    D’ailleurs le problème des expérimentations actuelles est peut etre en partie que trop peu de personnes s’informent vraiment en mode “2.0” pour le moment.

    L’enjeu va maintenant être d’aider l’opinion à comprendre toute la réflexion menée sur ce blog et les autres que vous citez, et si possible plus rapidement que vous ne l’avez fait sur ce blog … 😉

    Il va falloir que les gens en parle autour d’eux dans une relation plus proche, pas que sur le net. Pour cela, il va falloir des relais : j’en ferai partie :)!

  5. Quand j’ai commencé mon blog en septembre, j’ai commencé par poser plein de questions sur ce que je découvrais. C’était nettement plus novateur que mon vieux journal où les réactions à la crise consistent principalement à réduire les frais (moins de salariés donc moins de journalistes, moins de pages, des articles plus courts etc….).
    J’ai toujours des questions.
    Par exemple, pour reprendre celle d’éric sur crise dans les médias, qu’est ce que l’information? Et par conséquent a-t-on besoin de journalistes pour traiter l’information?
    Les élèves des écoles (et ils sont nombreux, ce qui est curieux) et les jeunes confrères semblent beaucoup miser le multimedia, mais est-ce construire ou compléter? L’expérience que je viens de faire avec un stage de vidéo pour le net demande réflexion et je n’en suis pas au bout.
    Doit-on miser sur le local? Sur des réseaux (un peu comme la presse d’entreprise)? Il y a des “clans” de blogueurs mais également des réseaux de blogs qui se complètent ou s’interpellent et où l’on réfléchit plus que sur sur facebook ou twitter. Et où l’information passe par des “experts”. Vont-ils se transformer en sites d’information?
    Beaucoup de liens twittés viennent de journaux. Sans journaux, on met des liens sur quoi?
    Beaucoup de blogueurs fatiguent. D’autres, qui avaient du temps, en ont moins (chômeurs en fin de droits, par ex). Sans blogs, on twitte quoi?

  6. Je pense que l’on a besoin des journalistes et de vrais journaux web. Tout est question de modèle économique : comment financer des rédactions de 1 à 10 journalistes par ville (suivant la taille de la ville), car l’avenir du journalisme est local ?

    Voici un modèle économique qui me semble viable (et que je commence a tester sur Casablanca)

    Une “télé” locale qui s’initialise économiquement avec de la pub et de l’événementiel (et qui s’enrichira de vrais programmes d’info):
    http://www.casawaves.com/2009/05/26/casawavestv/

    Qui permet ensuite de financer (probablement via une fondation) un média local :
    http://www.casawaves.com/2009/04/16/casawaves-vision-densemble/

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