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Avenir des médias en ligne : l’impossible équation ?

Il y a tout de même quelque chose de paradoxal dans ce nouveau monde de l’information qui se met en place sur internet. On voit bien que les nouvelles technologies… de l’information, justement !, comme les nouveaux usages qui se développent en ligne chez les internautes, dessinent une sorte de nouvel “écosystème de l’information”. Mais celui-ci reste totalement instable et s’avère pour le moment incapable de trouver le moindre point d’équilibre économique. Certains parviennent à gagner de l’argent, et parfois même beaucoup (Google, par exemple), quand d’autres courent toujours après la rentabilité et continuent à fonctionner à perte (les médias “traditionnels” implantés sur le net, autre exemple).

Tous ces acteurs de l’information en ligne, qu’ils soient des “anciens” médias “recyclés” sur internet ou des nouveaux venus, à la fois dans la production de l’information (les pure-players de l’information produite par des journalistes professionnels, tels Rue89 ou Mediapart, les “médias citoyens” ou plates-formes de diffusion de contenus générés par les utilisateurs, de Agoravox à Youtube, en passant par les blogueurs), et dans sa diffusion (les agrégateurs et moteurs de recherche, les réseaux sociaux, etc.), sont pourtant, d’une manière ou d’une autre, tous en partie solidaires les uns des autres dans cet “écosystème” en formation…

Il paraitrait “naturel” qu’il parviennent à trouver un terrain d’entente, un point d’équilibre, qui semble dans leur intérêt à tous. Mais ils n’y parviennent toujours pas. Ce n’est pas faute pourtant de mobiliser pour ça des compétences professionnelles pointues et de tous ordres : des spécialistes de la production et de la mise en forme des contenus (des journalistes professionnels des médias, des directeurs artistiques et des ergonomes des interfaces d’accès…), des spécialistes de la diffusion, de la publicité et du markéting, des gestionnaires spécialistes de l’économie des contenus en général (et des techniciens et ingénieurs en tous genres)… Et personne ne semble pourtant en mesure de proposer aujourd’hui de solution viable à cette impossible équation.

Il y a donc bien un problème spécifique des médias d’information sur internet, car d’autres secteurs semblent y trouver bien plus rapidement un nouvel équilibre économique, que ce soient dans le commerce ou les services en ligne, par exemple. On ne peut expliquer le problème uniquement en accusant le manque de compétence ou l’imagination défaillante de professionnels qui n’auraient rien compris à un monde qui change, car depuis quinze ans ces mêmes professionnels ne cessent d’innover et d’expérimenter sans pourtant trouver de solution.

Peut-être, comme le suggère Bernard Poulet (“La fin des journaux”), la messe est-elle dite :

“La révolution numérique masque un autre bouleversement, plus lent et amorcé bien avant l’apparition d’internet, mais tout aussi ravageur et dont les effets se combinent désormais : l’intérêt de nos sociétés pour l’information s’érode chaque année.”

Mais peut-être pas. C’est ce que me suggèrent aujourd’hui quelques unes de mes lectures…

Avertissement : ce billet est très long, mais il l’est nettement moins que les trois articles de 80 pages, au total, de la revue spécialisée de 340 pages dont j’essaye ici une synthèse. Alors de trois choses l’une : ou vous vous pastillez la revue elle-même en entier, ou vous retournez sur lepost et Twitter, ou ce résumé, agrémenté de mes commentaires perso, vous fait tout de même gagner du temps… A vous de voir…

Je poursuis mon dépouillement du dernier – et passionnant – numéro de la revue Réseaux, entièrement consacré à “la presse en ligne” (je l’évoquais déjà iciRéseaux– n° 160, 2010/2-3 – 344 pages – 29€).

Trois articles retiennent tout particulièrement mon attention et nous donnent quelques pistes pour comprendre le paradoxe de cette équation impossible…

Au niveau de l’organisation de cet “écosystème”, comme de la nature de son audience et de la structure même de son marché publicitaire, tout est devenu infiniment plus fragmenté et complexe qu’auparavant.

– De nouveaux acteurs entrent dans le jeu médiatique, qui se trouvent dans une relation inextricable avec les anciens, tout à la fois de concurrence et de coopération, de “coopétition”, nous disent les chercheurs Franck Rébillard et Nikos Smyrnaios : “Les Infomédiaires, au cœur de la filière de l’information en ligne. Les cas de Google, Wikio et Paperblog.”.

– L’audience, complètement fragmentée, est devenue une notion totalement floue, regroupant des publics de l’information sur internet aux pratiques, usages et motivations totalement différents, auxquels il n’est pas envisageable de répondre autrement que par des offres adaptées de nature divergente, qui ne peuvent pas être financées de la même manière : “Les usages sociaux de l’actualité. L’expérience médiatique des publics internautes”, de Fabien Granjon et Aurélien Le Foulgoc.

– le marché de la publicité en ligne est bouleversé tellement en profondeur, que c’est le modèle même des médias d’information, vendant aux annonceurs un public de lecteurs qualifié (à la fois de qualité et ciblé), exposés à une publicité d’image et de notoriété destinée à construire des images de marque sur la durée, qui est remis en cause par “la colonisation” progressive de tout l’espace publicitaire sur internet par une publicité “de performance”, directement liée à l’acte immédiat d’achat. Derrière la question du prix de la publicité en ligne, manifestement insuffisant pour financer la production des contenus proposés par les médias professionnels, c’est l’attractivité même de l'”environnement éditorial” proposé par ces médias, comme “écrin” pour la publicité, qui semble de moins en moins pertinente (ce qui est, au fond, beaucoup plus grave) : “Les régies publicitaires de la presse en ligne”, par Alan Ouakrat, Jean-Samuel Beuscart et Kevin Mellet.

Des infomédiaires en “coopétition” avec les producteurs d’information

Franck Rébillard revient dans la revue Réseaux (avec Nikos Smyrnaios) sur un thème de recherche qu’il avait déjà évoqué dans son livre “Le web 2.0 en perspective”, et que j’ai souvent abordé sur ce blog sous de multiples angles : le rôle en ligne de ces nouveaux intermédiaires de l’information, qui ne sont pas de simples prestataires techniques (des “hébergeurs”, selon la Loi pour la confiance dans l’économie numérique – LCEN), car ils jouent un rôle déterminant dans la diffusion de l’information, mais qui ne sont pas pleinement des “éditeurs” non plus (toujours au sens de la LCEN), et dont le statut actuel est aujourd’hui très insatisfaisant.

Je les ai qualifiés ici de “méta-éditeurs” (lire Les éditeurs de presse, dans la nasse de l’économie numérique – décembre 2009) ; Rébillard et Smyrnaios proposent le terme d’ “infomédiaires” . (Lire aussi sur ce thème sur novövision (notamment) :
Le web 2.0 est-il irresponsable ? (mars 2008)
Agrégateurs, les nouveaux maîtres du net (mars 2008)
)

Cette situation de concurrence/coopération entre éditeurs et informédiaires, bien mise en évidence par les chercheurs, place ainsi ces acteurs aujourd’hui dans une situation de “coopétition” qui conduit à une répartition des ressources disponibles qui fragilise l’ensemble de la filière :

“Malgré leur audience massive ou qualifiée, les éditeurs voient ainsi leur échapper une partie des revenus liés à l’information d’actualité sur l’internet alors que, de surcroît, la multiplication des espaces publicitaires tire les prix vers le bas. De leur côté, les infomédiaires semblent mieux placés aujourd’hui pour bénéficier de la manne publicitaire en lien avec l’information d’actualité. D’autant plus que leurs coûts de main d’œuvre sont faibles, s’appuyant sur des processus largement automatisés et une fréquente absence de rémunération des éditeurs, marchands comme non marchands. (…)”

“Ces éditeurs sont ainsi les seuls à supporter les coûts de production de l’information journalistique professionnelle, souvent au risque de leur viabilité économique, mais doivent en partager les retombées avec les infomédiaires. Dans ce contexte, la question importante de l’équilibre socio-économique de la filière, faisant se juxtaposer plusieurs modèles sans véritablement les marier, reste à résoudre.”

Mais, soulignent aussi Rébillard et Smyrnaios, la question ne saurait non plus se résoudre au seul problème – économique – de la survie de la filière de l’information professionnelle. Ces infomédiaires, à des degrés divers (et de manière parfois très ambiguë – j’y reviendrai dans un autre billet), de Google, à Wikio et Paperblog qui sont étudiés dans cet article spécifiquement, jouent également un rôle déterminant dans l’accès des internautes à une information alternative des médias professionnels, issue notamment des blogs. Cet enjeu-là est bien politique, et il ne saurait être question (c’est ici moi qui commente) de sauver l’économie de médias professionnels de plus en plus commerciaux et uniformisés, au détriment d’un pluralisme de l’information régénéré sur internet par l’émergence de médias alternatifs, qui expriment des opinions que ne relaient pas les médias professionnels, et dont la visibilité est très largement favorisée par ces infomédiaires.

On touche là un nœud de questions tout à la fois économiques, juridiques et politiques d’une grande complexité… et aujourd’hui inextricable.

Une audience totalement fragmentée

Le grand mérite de l’étude sur “les usages sociaux de l’actualité”, de Fabien Granjon et Aurélien Le Foulgoc, est de proposer une approche de l’audience centrée sur “l’expérience médiatique des internautes”. Cette démarche fait apparaitre un tableau qui ne ressort pas du tout aussi nettement des approches liées aux mesures d’audience des sites d’information (telles que celles utilisées sur le marché publicitaire, que celles-ci soient “user-centric”, c’est à dire mesurant la fréquentation de ces sites par des panels d’utilisateurs placés sous observation, ou site-centric, c’est à dire mesurant la fréquentation par des “compteurs placés sur les sites eux-mêmes).

Cette approche est centrée sur les “contacts” que les utilisateurs peuvent avoir avec l’information tout au long de leur journée, quel que soit le canal et quelle que soit la forme par lesquels cette information leur parvient. Cette approche est exactement de même nature que celle de l’étude conduite par le sociologue Denis Muzet, dont il rend compte dans “La mal Info, Enquête sur des consommateurs de médias” (2006), que les auteurs ne citent pas dans leur article, alors qu’ils parviennent à des conclusions remarquablement convergentes sur plusieurs points.

Relevant l’accroissement considérable ces dernières années de l’offre médiatique (télévision par câble, ADSL, TNT…, implantation sur internet des médias “traditionnels” et apparition de pure-players et médias alternatifs…), comme des moyens d’accès (nouveaux terminaux : box, téléphones mobiles, netbooks, baladeurs…, et nouveaux services : du mail aux flux RSS, au P2P, au streaming ou à la Vidéo à la demande…) et croisant des études qualitatives personnalisées avec des statistiques plus générales, Granjon et Le Foulgoc mettent évidence une donnée fondamentale :

“L’écosystème médiatique et informationnel se complexifie ainsi notoirement, tant en amont (production diffusion), qu’en aval (réception) et se trouve structurellement fragmenté. A la profusion des programmes et des contenus mis à disposition, viennent se greffer de nouveaux usages (multi-écrans, délinéarisation, agrégation de contenus, etc.) qui tendent à déplacer les routines et les expériences informationnelles et à faire bifurquer les trajectoires d’usage des individus.”

La première remarque qui apparait dans cette étude – presque évidente, quoique ça va mieux en le disant -, c’est que l’expérience “mono-médiatique” est quasiment marginale dans la population. Presque personne ne s’informe aujourd’hui (dans sa semaine, ou même dans sa journée) auprès d’un seul type de média, que ce soit la télévision, la radio, la presse écrite ou internet. Cet usage “mono-médiatique” concerne 8% de la population seulement, et si l’on retire la télévision, ça concerne moins de 2% des Français, qui ne s’informent QUE par la radio, par la presse écrite ou par internet).

Seconde remarque, qui n’est pas vraiment une surprise non plus : moins le niveau de diplôme est élevé, moins on s’intéresse à l’actualité et plus la télévision est prédominante (jusqu’à devenir source unique), et à l’inverse, plus ce niveau de diplôme est élevé, plus on s’intéresse à l’actualité, plus on multiplie les sources et plus internet prend de l’importance. Mais “pour s’informer, les internautes privilégient (toujours) les médias traditionnels qui continuent de dominer massivement les univers médiatiques des Français”.

En espérant ne pas trahir cette étude, je suis tenté de la synthétiser en mettant en avant quatre “profils”, rendant compte de “l’exposition” différentiée à l’information des internautes, à travers leurs usages d’internet.

• Kevin, “l’opportuniste” de l’information en ligne, est un jeune qui passe un temps considérable sur internet, notamment sur le réseau social Facebook, mais qui ne se rend jamais spontanément sur des sites d’actualité, et ne croise d’information sur sa route que de manière plutôt occasionnelle dans sa navigation, quand un ami lui recommande sur Facebook un lien vers un article de média. Cela lui permet parfois d’approfondir l’information que lui fournit la télévision, voire de découvrir une information qu’il n’avait pas eue par ce canal. Mais ça reste rare.

“La variable “âge” fait apparaitre de grandes différences sur un nombre important de pratiques” soulignent d’ailleurs les chercheurs. A ces jeunes (dont “notre” Kevin n’est qu’un extrême) qui privilégient plus que les autres les radios musicales et le téléphone portable, “mais surtout divers dispositifs en ligne : blogs, vidéo courtes, émissions radio et TV”, s’opposent des seniors aux pratiques hautement diversifiées et quasiment des “boulimiques” d’actualité. Ces internautes les plus âgés “sur-investissent” en effet les pratiques pour lesquelles les jeunes marquent précisément leur “désaffection” :

(Les seniors) pratiquent ainsi de manière plus assidue les journaux télévisés (JT), les chaines d’information en continue et les émissions de débat à la télévision, ils écoutent plus fréquemment les radios généralistes, lisent la PQR, la PQN, et les magazines d’actualité plus souvent et y sont d’ailleurs davantage abonnés. Quant à internet, ils développent surtout des usages conséquents sur les rubriques “actualités” des sites généralistes et sur les sites internet de presse où il font montre d’une appétence particulière pour les articles.”

Entre ces deux profils très nettement différentiés, on peut discerner deux autres attitudes, qui sont en fait les plus répandues :

• Le “pragmatique”, qui ne se rend que rarement sur les sites de presse, profite de sa fréquentation des sites généralistes comme les grands portails d’internet (Yahoo!, MSN), les sites des fournisseurs d’accès à internet (Free…) ou des opérateurs téléphoniques (Orange…), pour aller faire un tour sur la rubrique “actualités” que ces sites fournissent tous systématiquement. Il s’agit d’une information brève, très souvent limitée à des dépêches d’agences de presse mises en forme pour être plus lisibles. Mais c’est justement la forme d’information qu’il privilégie, la jugeant plus accessible, compréhensible et surtout plus neutre (ce sur-investissement de la dépêche d’agence de presse, parmi toutes les formes journalistiques (assez idéalisée dans l’idée qu’elle serait forcément plus neutre et uniquement factuelle !), était déjà nettement mis en évidence par l’étude de Muzet).

• Le dernier profil, enfin, que je désignerais comme celui du “fidèle”, n’utilise pas principalement internet comme une source d’informations sur l’actualité, mais fréquente régulièrement quelques sites dont il est fidèle, en qui il place une certaine confiance, ceux de marques qu’il connait et dont il se sent appartenir à la “communauté”. Leur consultation est une sorte de rendez-vous, inscrit dans une routine.

Ma petite typologie ne prétend rendre compte ni de la totalité des pratiques de l’information en ligne des internautes, ni de l’étude présentée par ces chercheurs, mais seulement dégager quatre profils-type qui me semblent dominants.]

Un “environnement éditorial” qui n’attire plus la pub

llez donc bâtir une économie viable des sites d’actualité professionnels dans de telles conditions de fragmentation des usages, et donc des audiences ! Surtout quand toute l’économie de la publicité en ligne des sites de presse reste totalement organisée autour de la constitution de marques, censées offrir aux annonceurs des “environnements éditoriaux” propices, attirant une audience qualifiée et justifiant d’y vendre la publicité plus cher que partout ailleurs sur internet. C’est précisément le sujet du dernier article de la revue Réseaux que je mets en avant dans ce billet : une étude socio-économique des “régies publicitaires de la presse en ligne”, par Alan Ouakrat, Jean-Samuel Beuscart et Kevin Mellet.
Les auteurs y étudient le fonctionnement du marché publicitaire sur internet, en se penchant tout particulièrement sur les régies publicitaires des sites d’information adossés à un média papier (quotidiens nationaux ou grands hebdos généralistes).

Ils relèvent tout d’abord que ces médias arrivent sur internet avec une “culture” du marché publicitaire qui est celle de leur média d’origine (le monde du papier) et qu’ils se trouvent tous confrontés à une situation en ligne dans laquelle les “vieilles” recettes ne fonctionnent plus.

Comme on peut le constater au niveau de leurs rédactions (rédactions web et papier intégrées ou séparées), ils optent pour des solutions différentes et restent fondamentalement hésitants : ils maintiennent des régies publicitaires uniques ou bien ils séparent le papier et internet, sur le même lieu que la rédaction ou bien sur un lieu séparé, ou encore ils fédèrent leurs régies avec celles d’autres titres… et ils changent aussi d’avis… Sans qu’aucune de ces expérimentations ne donne pour le moment de résultats vraiment probants.

L’article met en évidence “comment se joue l’affrontement dans la définition des prix des espaces publicitaires, entre deux conventions de qualité distinctes, aux équipements inégalement efficaces : une convention “traditionnelle”, issue des médias classiques, historiquement dominante, et une convention “de performance”, issue du monde du marketing direct, dont les équipements et les métriques colonisent progressivement le marché de la publicité en ligne.”

C’est au final bien plus qu’un affrontement de “cultures” publicitaires qui se joue ici, c’est l’identité même de ces médias qui est remise en cause par l’évolution du marché de la publicité en ligne…

“On observe que le marché de la publicité en ligne est, depuis ses origines, en tension entre deux paradigmes : la notoriété et la performance.”

C’est la guerre de la pub “au clic”, contre la pub “à l’affichage”… Pour résumer et simplifier (pas trop abusivement, j’espère), la “promesse” commerciale que ces médias entendent offrir aux annonceurs est celle d’un “environnement éditorial” de meilleure qualité que ce que l’on trouve ailleurs sur internet, attirant une audience d’internautes plus ciblée et attentive, ce qui justifie des tarifs publicitaires très nettement plus élevés qu’ailleurs.

Sauf qu’il est extrêmement difficile de vérifier réellement si la promesse est effectivement tenue, tellement les instruments de mesure “qualitatifs” de l’audience (les “équipements” disent les chercheurs) sont insuffisants en ligne. Il est clair, par exemple, que ces mesures d’audience ne rendent pas compte de la nature réelle de l’audience et de sa qualité, telles qu’elles apparaissent, par exemple, dans l’étude précédemment citée de la revue Réseaux

Et sauf qu’il existe aussi une autre forme de publicité que celle visant à établir ou conforter la notoriété des marques des annonceurs et de leurs produits, et que celle-ci trouve en ligne un milieu qui lui est nettement plus propice et dans lequel elle est nettement plus efficace : la publicité à la performance, celle que l’on mesure directement en “taux de clics”, ou mieux “en action” des internautes, ces actions pouvant être même (comble du bonheur de l’annonceur)… des actes d’achat direct en ligne !

Cette publicité “qualitative”, au “retour sur investissement” fort difficile à évaluer, se trouve en concurrence directe sur internet avec une publicité quantitative très précisément, et même instantanément mesurable. Celle-ci ne ce soucient que très peu de l'”environnement éditorial” dans lequel elle a été placée, du moment que son prix reste compétitif par rapport au “taux de transformation” (si j’emploie correctement le jargon de la profession…).

“L’impérialisme de la performance fragilise donc la convention de qualité qui soutient l’économie des sites de presse en ligne.”

“En forçant à peine le trait, on peut estimer que le modèle publicitaire de la presse en ligne
est une victime collatérale d’une recomposition plus générale du marché de la publicité en ligne, depuis la convention traditionnelle des médias vers une convention de performance inspirée du marketing direct. (…) Autrement dit, la transposition du modèle publicitaire issu de l’imprimé, basé sur des campagnes de notoriété et d’image, fonctionne mal en ligne (…).”

En ligne, pour les médias, plus rien n’est comme avant…

On mesure, sur les trois aspects développés ici à travers ces trois études, quelle est toute la difficulté pour les médias d’actualité professionnels de s’implanter en ligne : l’organisation de la filière y privilégie de nouveaux intermédiaires qui ne contribuent que marginalement à la production de l’information, leur “ancienne” audience est, en ligne, complètement fragmentée, une partie d’entre elle modifie en profondeur son usage de l’information, n’intègre plus que de manière épisodique, voire opportuniste, sa fréquentation de médias qui formaient autrefois un véritable rendez-vous, et leur modèle de financement publicitaire se révèle fort peu transposable.

La situation est devenue effroyablement complexe, et, pour l’heure, inextricable.
Dans une situation de concurrence considérablement accrue pour accéder à la ressource publicitaire, les médias d’information professionnels, qui n’affichaient déjà pas une santé éclatante, se retrouvent ainsi sur internet dans une position quasiment plus difficile encore que celle qui était la leur hors ligne.

Ne restent alors que deux issues : la fuite en avant ou le repli.
La fuite en avant peut prendre deux formes : celle du riche ou celle du pauvre. Le riche aura les moyens d’une véritable stratégie de développement par la diversification en ligne, au prix de “sortir” de son métier de base de l’information, vers le service et le commerce en ligne. C’est, semble-t-il, la stratégie du groupe Le Figaro, qui rachète à tout va depuis quelques temps des sites qui n’ont que peu de rapport avec cette “information de qualité” dont le journal se revendique.

La fuite en avant du pauvre, c’est la course à l’audience de masse : une audience peu qualifiée, attirée par le people, le faits-divers et la polémique. Ce n’est pas très cher à fabriquer, sur le plan éditorial, mais ça n’attire aussi qu’une publicité très bas de gamme et bradée : c’est la voie du lepost (et aussi celle que choisit aujourd’hui l’Express ?)

Le repli, c’est celui sur les abonnements, les contenus payants (LeMonde.fr y vient après Libération.fr), sur l’iPad… Mais il ne sera jamais question, dans cette voie, de conserver ni le même train de vie, ni les mêmes effectifs, ni les mêmes exigences de qualité éditoriale ou d’exhaustivité de la couverture de l’actualité…

C’est, en définitive, se rallier à la formule déjà expérimentée par quelques uns déjà, qui ont prit de l’avance sur ce créneau… C’est le choix plus modeste des pure-players du net, tels que Mediapart, Rue89, @si ou Bakchich, qui n’ont pas l’ambition de devenir des médias de masse et cherchent surtout des moyens de conserver tout à la fois leur indépendance et la qualité de leurs contenus, ce qui reste – sur le net comme ailleurs – le meilleur moyen d’assurer sa crédibilité auprès de ses lecteurs… avec l’espoir de les fidéliser (et peut-être seront-ils prêts à payer – pas trop cher tout de même ! – pour cette qualité et cette indépendance, s’ils en ont été convaincus).

Tout cela reste tout de même de la stratégie de “sites de journalistes”. Ça n’innove guère sur le fond (lire En ligne, les journalistes n’ont pas inventé grand chose – janvier 2010) : on attend toujours la véritable interactivité, la véritable participation des internautes, la véritable immersion des journalistes dans le “web social”, et, en définitive, la véritable rupture avec la stratégie corporatiste, qui est en réalité fondatrice de l’identité même des journalistes français.

6 Comments

  1. Bonjour Narvic, vos billets quoique longs sont toujours très pertinents. Oui il est très difficile de solutionner l’équation pour les medias en ligne. Y compris pour les aggrégateurs! à l’exception bien entendu de Google qui attire la moitié de la publicité Internet à lui tout seul. C’est bien pourquoi chez Wikio nous avons dés le début diversifié nos activités, avec dans un premier temps notre service de shopping, et ensuite notre plateforme de monétisation des blogs Ebuzzing. Un “pur” aggrégateur autre que Google ne peut pas vivre, un pur site d’info sur Internet non plus, ce qui amène par exemple rue89 à faire du développement de sites web. Gardons à l’esprit aussi que dans le monde du papier les quotidiens ne peuvent pas vivre sans les petites annonces (sauf perfusion permanente d’argent public): l’équation est-elle finalement si différente?

  2. merci Narvic pour cet article qui est un monstre de clarté.

    Au plaisir d’avoir tes vues à l’occasion pour un déj’ ?

    autre élément : le fait que le média ne peut plus être seulement un “informateur” mais aussi un “entertainer” (mais là c’est le marketeux qui parle) rajoute encore un degré de complexité…

  3. Internet est devenu votre seconde planète.
    Vous y construisez des palais, vous vous enrichissez sans délai et vous communiquez entre vous sans difficulté.
    Tout y est accessible, mais sous le mode virtuel : le pouvoir, le sexe ou l’argent… tout y est virtuel.
    Vos amours n’ont plus rien de réel.
    Vos liens sont imaginaires.
    Et vous-mêmes, qu’ êtes-vous devenus ?
    Des numéros ? des pseudos ! des antihéros.
    Ne faites pas cette tête, Internet est un jeu. Rien qu’un jeu !
    Mais ne le jouez pas… si vous n’êtes pas capables de jouer avec le feu.
    Les Tueurs net : C’est le journal le plus amoral. Le seul qui donne le moral en sapant les fondements de toute morale.
    Zéro hypocrisie !
    http://www.youtube.com/watch?v=2OsoycZ28EI
    Très cordialement
    Emeline.

  4. Votre article sur les médias en ligne est fort intéressant.
    Je l’ai dévoré du début à la fin !

    Credit immobilier: Je suis très content de cet organisme de rachat de credits qui permet une aide financière dans ces temps de crise !
  5. l y a eu un précédent avec la télévision. Le résultat : pas d’info de qualité. Presque pas d’info, d’ailleurs. Surtout de l’entertainment, en général de bas niveau. Mais il y avait déjà des soucis avec la presse écrite avant internet. La question de savoir s’il y a une demande solvable du grand public pour de l’info en général, et de l’info de qualité en particulier, se pose effectivement sérieusement. Rien ne garantit un avenir à la télé, la presse écrite, la publicité, … Personne ne peut sérieusement prédire l’avenir du net. Comme dirait Hugo, c’est “une force qui va”. Il y aura sans doute du meilleur et du pire, comme avec la presse écrite actuellement mais en beaucoup plus foisonnant. A long terme, ça trouvera ses modes de fonctionnement. Aujourd’hui, c’est “effervescent”.

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