après le journalisme

Aujourd’hui, interro écrite sur l’avenir du journalisme !

Vérification de l’information sur internet, développement de “l’auto-journalisme”, attentes du public en matière d’information et rôle que peuvent y jouer les journalistes, effondrement historique de la presse quotidienne, situation complexe et diversifiée vis à vis de la montée en puissance d’internet des médias traditionnels (presse parisienne, presse régionale, magazines ou télévision)…

Aujourd’hui, j’avais interro écrite sur l’avenir du journalisme, avec Romain, étudiant en école de journalisme. Voilà ma copie.

Bon, ça y est, j’ai fait mes devoirs et rendu ma copie. J’espère que j’aurai une bonne note. 🙂

Je suis souvent sollicité par des étudiants en journalisme ou en communication, à l’occasion des mémoires qu’ils doivent rédiger dans le cadre de leur formation. J’essaye autant que possible de leur répondre, mais je n’ai pas toujours le temps pour ça.

On pourra dire que Romain aura eu de la chance, ou qu’il est “tombé” au bon moment, puisqu’il aura eu droit à la réponse la plus longue que j’ai jamais faite à ce genre de questionnaire.

Je la reproduis ici, pour archivage sur ce blog, mais aussi parce que ça peut éventuellement vous intéresser. Ce texte peut d’ailleurs être librement repris par tous les étudiants qui m’ont sollicité et à qui je n’ai pas pu répondre. 😉

Romain: Vos « expériences d’information 2.0 », relatée dans votre blog, m’intéressent. Vous en tirez la conclusion suivante : « Tout le monde devient son propre journaliste ». Je m’interroge.

Sur les émeutes de Tours, vous écrivez en parlant d’un groupe Facebook : « C’est tout le travail du journaliste de récolte des témoignages et de leur recoupement qui est en train de se faire sous mes yeux, et il se fait tout seul. C’est de l’auto-journalisme spontané ! »

Comment peut-on être sûr de ces informations ? Le travail du journaliste n’est-il pas justement de les vérifier ? Ou pensez-vous comme Gloria Origgi, que vous citez, que « la vérification est probablement perdue ». Peut-on vraiment parler de journalisme si l’information n’est pas vérifiée ?

Tout d’abord les procédures de vérification appliquées par les journalistes ont toujours été relatives, et pour tout dire très artisanales. On est très loin de la “lourdeur”, de l’exhaustivité et de la redondance des procédures scientifiques, qui apportent de bien meilleures garanties. Sur le fond ensuite, à mon sens, la question n’est pas tant celle que l’information journalistique serait vérifiée quand d’autres formes ne le seraient pas. La question est plutôt celle de la vérification a priori contre la vérification a posteriori.

La “procédure journalistique” vise à vérifier a priori et à ne laisser “filtrer” dans l’espace public qu’une information validée au préalable, par un personnel qui en acquiert le monopole en raison d’un statut reconnu socialement (le statut légal du journaliste professionnel). Le fonctionnement qui s’est mis en place sur le net procède de manière inverse : la publication y est libre, la vérification et le “filtrage” ont lieu ensuite. De plus, ce “filtrage” ne fonctionne largement pas de manière binaire : autoriser/bloquer une publication (même si cette procédure existe aussi sur le net, mais il faut le plus souvent faire appel à un juge pour obtenir le retrait d’une publication litigieuse). Elle fonctionne de manière complexe et agit sur le niveau de visibilité qui sera accordé à une publication une fois celle-ci en ligne. Cette procédure fonctionne de manière collective, de manière “sociale”, comme on dit. Elle découle, comme dit le sociologue Dominique Cardon, de “la structure des réputations sur le réseau”. C’est l’ampleur de la “reprise” d’une publication, de sa recommandation par les internautes, et la qualité de la réputation de ces internautes qui recommandent vis à vis des autres internautes, qui assurera un plus ou moins grand niveau de visibilité, ce qui revient à un niveau plus ou moins élevé de validation.

Il reste, bien entendu, à évaluer l’efficacité de cette procédure par rapport à l’autre. Pour le moment, je n’ai pas le sentiment que l’expérience indique que cette procédure soit moins efficace : la procédure journalistique a bien des “ratés” et rien ne prouve qu’elle produise moins d’erreurs que l’autre. Au final, et c’est le propos de la philosophe Gloria Origgi, il faudra bien admettre que de toute façon la vérification exhaustive de l’ensemble de l’information qui circule sur internet est désormais matériellement (c’est à dire aussi : économiquement) hors de portée, en raison de la masse même de cette information. C’est en cela que je traduis son propos en disant que le web est “une machine sociale à hiérarchiser l’information”, qui ne produit que des “vérités faibles”. Et il faudra probablement s’en contenter…

D’un autre côté, cette situation ouvre des perspectives pour une nouvelle forme de journalisme, celle qu’Alain Johannès a désigné avec humour comme un “journalisme dépollueur” et que j’ai appelé un “journalisme de re-médiation”. Ça rejoint la démarche du journalisme de “fact checking” à l’américaine : un journalisme qui se consacre moins à la révélation de l’information qu’à la vérification/validation de l’information qui circule. Il me semble indispensable de développer cette démarche. Le problème est que l’on a pas encore trouvé de moyen de la financer.

Vos expériences démontrent que l’on peut devenir « son propre rédacteur en chef 2.0 ». Mais il existe encore aujourd’hui des personnes qui n’ont pas les capacités informatiques pour s’y retrouver, effectuer des recherches… Ne pensez-vous pas que les journalistes ont toujours un rôle à jouer ? Pensez-vous vraiment que ce facteur « social » de l’information est l’avenir du métier ?

Internet (et sa forme la plus visible pour le grand public : le web) est encore très jeune et ne cesse d’évoluer à grande vitesse. La massification de son usage est encore plus récente et ne remonte qu’à quelques années seulement. Il est très difficile de savoir si des “usages pionniers” développés par des “early adopters”, ou utilisateurs de la première heure, qui disposent le plus souvent de compétences techniques et d’une aisance dans la manipulation des nouveaux outils supérieures à la moyenne (la fameuse “digital litteracy”), déboucheront finalement sur des usages de masse.

On voit bien, par exemple, que des techniques “avancées”, comme la manipulation des flux RSS associée à l’utilisation complexe des moteurs de recherche, qui sont des outils remarquablement efficaces pour mettre en place une veille personnalisée sur internet et permettent en effet de devenir son propre “rédacteur en chef 2.0”, sont des techniques qui se répandent très lentement dans les usages de masse. Je ne sais pas dire aujourd’hui si ce n’est qu’une question de temps et d’apprentissage, si ça demande une simplification d’outils qui restent aujourd’hui relativement complexes, ou bien si ces pratiques ne sont tout simplement pas vouées à se généraliser car elles ne répondent pas à l’attente de la majorité des usagers du net.

Je vois surtout, si l’on observe les plus jeunes générations, qui n’ont pas connu un monde sans internet et développent leurs propres usages sans référence directe à des pratiques antérieures (contrairement aux membres de ma propre génération, par exemple. J’ai dépassé 40 ans et j’ai connu la télévision en noir et blanc et le minitel), que leur pratique d’internet n’est pas tournée essentiellement vers l’information. Internet est pour eux avant tout un espace de loisir et de jeux, d’expression et surtout de socialisation. Chez les gens plus âgés, internet comme moyen d’information n’est d’ailleurs pas un usage dominant non plus. Ce sont les services qui dominent (achat en ligne, gestion de son compte bancaire, etc.).

Des études, comme celles menées par le sociologue Denis Muzet sur la consommation d’information des Français, tendraient à montrer que la majorité de la population se contente en matière d’information de celle que lui fournissent la radio (le matin) et la télévision (le soir), avec un peu de magazines (le week-end). C’est ce qu’il appelle le syndrome de la “mal info”, car les gens estiment aussi – même si c’est un peu paradoxal – qu’ils se sentent mal informés de cette manière.

De plus, la diffusion des quotidiens nationaux payants s’est dramatiquement effondrée depuis 1945, voyant son tirage divisé par trois (alors que la population a augmenté). Le phénomène n’est compensé qu’à la marge par l’arrivée récente des quotidiens gratuits : 6 millions d’exemplaires/jours pour les quotidiens nationaux payants en 1945, pour 2 millions/jour en 2004, avec un peu plus d’un million d’exemplaires/jour de quotidiens gratuits. La population a augmenté de 50% durant cette période, passant de 40 à 60 millions. On peut manifestement parler d’un effondrement.

Je complète ce tableau (assez sombre pour les journalistes professionnels, j’en conviens) en notant aussi que la seule forme d’information de type journalistique qui se développe vraiment de nos jours est celle qui s’éloigne le plus des “canons”, voire de la mythologie professionnelle du “4e pouvoir”. C’est une information de divertissement (“infotainement”, “easynews”, info people…), ou bien une information pratique ou spécialisée.

Là où je veux en venir, quant à l’avenir du journalisme professionnel et au rôle qu’il est encore susceptible de jouer, c’est que l’espace traditionnel du journalisme professionnel, celui qui a le plus contribué à nourrir l’imaginaire professionnel de la profession, à former l’image qu’elle se fait d’elle-même et qu’elle diffuse dans la société, se réduit comme une peau de chagrin. Cet imaginaire ne correspond d’ailleurs qu’à une catégorie très réduite des journalistes professionnels, en gros ceux de la presse écrite parisienne d’information générale et politique (à peine plus de 10% de la profession, selon la Commission de la carte de presse). J’ai bien peur que cette catégorie soit aujourd’hui en perdition et qu’elle ait tout simplement de moins en moins de rôle à jouer. Elle ne survit aujourd’hui que sous perfusion massive de subventions publiques d’État, qui atteignent aujourd’hui le chiffre exorbitant de 10% de son chiffre d’affaires.

La presse quotidienne régionale, quant à elle, a limité les dégâts : sa diffusion reste relativement stable entre 1945 et 2004 (à 6 millions d’exemplaires/jour), ce qui représente tout de même un très sérieux recul vu l’accroissement de la population durant cette période. On peut, en tout cas, en déduire qu’elle conserve en partie son utilité sociale, et donc une clientèle, quand la presse quotidienne nationale est en voie de disparition. Elle dispose donc probablement d’un peu de temps pour s’adapter aux nouvelles attentes de cette clientèle, et notamment en l’accompagnant sur internet : l’information locale sur internet est encore extrêmement peu développée. La presse régionale dispose d’une compétence et d’une légitimité dans ce domaine qu’elle a encore très insuffisamment exploitées, à mon avis.

La presse magazine spécialisée, thématique ou professionnelle, ne se porte pas si mal de son côté. Elle me semble pourvoir développer plus facilement que d’autres une forme de complémentarité entre une diffusion papier et une présence sur internet. Mais certainement pas, à mon avis, en suivant le chemin des “news magazines”, qui se transforment sur internet en véritables sites d’information quotidienne, voire en temps réel, alors qu’ils n’ont pas les moyens de produire un véritable contenu original sur ce créneau et virent plus ou moins tous au “canon à dépêches”, en se battant dans une concurrence effrénée avec les sites des journaux quotidiens pour conquérir le trafic totalement déqualifié, volatile et infidèle, qui vient des moteurs de recherche ou des agrégateurs tels que GoogleNews (et qui ne produit que de faibles rentrées publicitaires). Selon moi, c’est une impasse.

L’atout de la presse spécialisée (c’est aussi le cas pour la presse régionale), c’est que sa production s’adresse à une communauté relativement bien définie (sur un centre d’intérêt ou d’affinité, une appartenance sociologique ou géographique, etc.). Internet lui permet de nouer avec cette communauté des relations tout à fait nouvelles, grâce à l’interactivité entre le média et ses lecteurs, mais aussi entre les lecteurs entre eux, qui permettent de renforcer ce lien communautaire, de souder et fidéliser cette communauté. C’est quelque chose qui ne se produit que très peu avec l’information généraliste, sauf – peut-être – autour d’une identité politique forte, mais les journalistes de ces médias généralistes semblent avoir quelques difficultés à identifier dans l’opinion quelle identité politique serait en mesure de fédérer de telles communautés aujourd’hui (Rue89 semble y parvenir). D’autant plus qu’ils ont eu surtout tendance ces dernières années à aseptiser leur ligne éditoriale plutôt qu’autre chose, au point de finir par donner le sentiment de dire tous la même chose de la même manière (et au même moment !).

Le cas de la télévision est intéressant. Elle subit une fragmentation de son audience, avec la multiplication des chaines (câble, ADSL, TNT…) et ce que les experts appelle la “délinéarisation” de sa consultation (télévision de rattrapage, VOD ou vidéo à la demande…), ainsi qu’un déplacement partiel de son audience vers internet. Mais l’attractivité de sa production n’est pas du tout remise en cause. Une étude américaine récente montrait chez les jeunes que leur consommation de contenus audiovisuels se déplace en partie de la télévision vers le net, mais que ce sont largement les mêmes contenus produits par la télévision qu’ils consultent en ligne (il n’y a qu’à observer d’ailleurs la provenance des contenus les plus populaires sur les plateformes de diffusion de vidéo en ligne comme Youtube).

Les télévisions semblent aussi réussir de mieux en mieux à jouer de la complémentarité des médias entre leurs programmes et internet : l’interactivité se développe de plus en plus au coeur même des émissions en direct ou en différé, en ouvrant des fenêtres au public pour s’exprimer et interagir avec l’émission. Les télévisions développent aussi de plus en plus des sites internet d’accompagnement de leurs émissions, qui sont des lieux où les téléspectateurs peuvent se retrouver et échanger.

J’ai largement débordé du cadre initial de ta question dans ma réponse, pour essayer de montrer qu’à mon avis la situation des médias dits “traditionnels” vis à vis d’internet est finalement très complexe et diversifiée. J’estime qu’on a souvent le tort de se focaliser sur la situation d’une toute petite partie du secteur médiatique et journalistique, celui qui est précisément en pleine perdition (les médias papier généralistes parisiens), mais que c’est un peu l’arbre qui cache la forêt.

Pour finir, j’aimerais avoir quelques précisions sur votre statut. Depuis quand avez-vous quitté le journalisme ? Pour quelles raisons ? Que faites-vous aujourd’hui ?

Je ne souhaite pas m’étendre outre mesure sur ma situation personnelle dans le cadre de ce questionnaire, car je voudrais maintenir une certaine forme d’étanchéité entre moi et ce personnage de narvic, apparu en ligne et qui s’est presque exclusivement cantonné à cet espace d’expression jusqu’à maintenant. C’est d’ailleurs à lui que tu t’es adressé, par internet que tu l’as connu, et de cette manière que tu l’as contacté. 😉 J’ai toujours souligné, depuis son “apparition”, il y a plus de trois ans à travers novövision, que narvic est pour moi une sorte de projet expérimental, un moyen pour moi d’observer de l’intérieur le fonctionnement d’internet et singulièrement comment se forme et évolue une identité numérique, un avatar.

Je peux toutefois rappeler quelques indications que j’ai déjà données en ligne : j’ai une expérience d’une quinzaine d’années comme journaliste professionnel dans la presse quotidienne régionale, à la fois comme reporter de terrain (en zones urbaines et aussi rurales) et, comme on dit aujourd’hui, de journaliste “de desk” (secrétaire de rédaction et traitement des “infos générales”). Je reste assez marqué par cette culture provinciale du journalisme, ce qui me conduit souvent à insister sur le caractère “microcosmien” et très coupé des réalités du journalisme parisien…

J’ai, depuis, quitté volontairement le journalisme professionnel, c’est à dire le carcan que j’estime éminemment corporatiste du journalisme institutionnalisé des grandes rédactions hyper hiérarchisées. Je crois même sincèrement qu’il a fait son temps et qu’il est en train de disparaitre. Personnellement, je ne le regretterai pas et je n’irai pas pleurer sur sa tombe. Mais je n’ai certainement pas quitté le journalisme tout court. Je milite d’ailleurs contre cette propension, soulignée par le sociologue du journalisme Denis Ruellan, de la corporation des journalistes professionnels à s’arroger la totalité du journalisme à son seul bénéfice, pour tenter d’en faire un monopole. Il existe bien d’autres manières de faire du journalisme que celle-ci, et je suis même assez tenté de croire que ces formes “alternatives” ont même plus d’avenir. C’est à leur exploration que je me consacre aujourd’hui.

Si vous souhaitez ajouter autre chose, n’hésitez pas !

J’en ai dit beaucoup déjà. Non ? 😉

1 Comment

  1. Le journalisme n’est pas mort. Il a évolué. La presse écrite est en déclin certes. Mais presse écrite ne signifie pas journalisme, et le journalisme est vraiment loin d’être mort.

    Casino en Ligne = Les machines à sous sont fantastiques sur ce site de casino en ligne et les retraits et bonus sont vraiment élevés malgré les conditions économiques actuelles.

Comments are closed.