le cabinet aux images

Angelina, Brad, Van Eyck et Velasquez… Variations sur la mise en abyme

Au départ : une étonnante similitude remarquée par plusieurs blogueurs entre une photo représentant Angélina Jolie et Brad Pitt, à Cannes, et un vieux tableau du peintre flamand Jan van Eyck…

De fil en aiguille, nous réalisons que les liens que l’on peut tisser entre la photo et le tableau autour du thème de la mise en abyme sont d’une étonnante profondeur…

Et l’observation de toute la série de clichés pris à Cannes, des mêmes personnes, au même moment, par des dizaines de photographes, sous de multiples angles simultanément, nous plonge dans un vertige photographique… qui nous ramène encore et toujours au tableau de peinture…Au départ, ce sont deux photos postées par une internautes, Laila, le 19 mai 2008 sur le site du journal 20 Minutes, dans la rubrique “vos photos” :
– une photo d’actualité : le portrait du couple d’acteurs américains Angelina Jolie et Brad Pitt, pris sur le tapis rouge du festival de Cannes, le 15 mai, lors de la présentation du film Kung Fu Panda.
– une reproduction du célèbre tableaux du peintre flamand du 15e siècle Jan van Eyck, “Les Époux Arnolfini”.

La ressemblance des deux images est frappante, au point d’en être troublante…

Laila n’est d’ailleurs pas la seule à l’avoir remarquée.
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– Le 15 mai, en commentaire d’un billet consacré à Angelina Jolie et Brad Pitt, sur le blog américain Jezebel.com, une lectrice, PrairieGirl, fait le rapprochement, en pointant un lien vers une reproduction du tableau de peinture.

Il est peu probable que Laila ait lu PrairieGirl, car l’une et l’autre ne revoient ni à la même photo, ni à la même reproduction :

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– Le même jour, sur le blog popsugar.com, un autre commentateur, mjm1342, fait le même rapprochement (sans pointer de lien vers la peinture), alors que le billet montre une troisième photo d’Angelina Jolie et Brad Pitt :

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– Le lendemain, c’est le blogueur à potin Perez Hilton, qui fait le rapprochement à son tour, pointant vers une quatrième photo du couple d’acteurs :

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En regardant de près, la ressemblance est troublante sur de multiples aspects :

La similitude du sujet : le portrait d’un couple de célébrités (Giovanni Arnolfini était fort connu à son époque…), dont la femme est enceinte.

Similitude de la pose : Les deux personnages sont en pied, l’homme à gauche et la femme à droite. Certes, Angelina Jolie et Brad Pitt se tiennent plus proche l’un de l’autre.

Sur les deux dernières photos, Angelina Jolie et Brad Pitt se tiennent de manière plus frontale, mais l’on retrouve fort bien chez l’actrice, dans les deux premières photos, la position tournée un peu vers sa droite de Mme Arnolfini.

Dans la première photo le geste de la main des deux femmes sur leur ventre est exactement le même. Quant à l’orientation de la tête, c’est le second cliché d’Angelina Jolie qui est le plus proche du tableau.

Similitude du costume : les deux hommes sont en tenue sombre, mais c’est surtout la ressemblance de la robe des deux femmes qui est la plus étonnante, autant par sa coupe (taille haute, tombé au sol en plissé), que par la couleur verte, qui est si proche, que l’on en vient à se demander si ce tout cela n’est pas volontaire…

Les mêmes personnages, au même endroit cinq jours plus tard (le 20 mai 2008), pris dans une pose très similaire, avec un cadrage très proche… mais avec une autre robe, et le rapprochement avec le tableau ne fonctionne plus, comme le montre ce cliché de George Pimentel, pour WireImage :

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Plusieurs éléments incitent à douter que cette mise en abyme de la peinture de Van Eyck dans ces photos de Cannes aient été préméditée :

– Les auteurs des quatre photos sont trois photographes différents, qui se trouvaient exactement au même endroit, au même moment, parmi les dizaines de photographes professionnels présents (on devine leur nombre en regardant l’arrière plan).

Des recherches sur la base de données photographique GettyImages premettent d’attribuer la paternité de chacun des clichés.

-* la première photo (qui a été recadrée) est de Anne-Christine Poujoulat, pour AFP/Getty Images.

Mais, chose assez troublante à vrai dire, son confrère, Mike Marsland, situé à quelques centimètres d’elle (on peut même dire à l’observation attentive de l’angle de prise de vue qu’il se trouvait juste à sa droite) a pris quasi exactemement le même cliché à quelques dixièmes de seconde près (l’expression des visages des photographes à l’arrière plan témoigne bien de cette exacte simultanéité) ! Un exemple assez rare, me semble-t-il…

-* la deuxième photo est de Pascal Le Segretain, pour Getty Images.

-* la troisième photo est de Dominique Charriau, pour WireImage.

-* la quatrième photo est aussi de Dominique Charriau, pour WireImage

l’angle de prise de vue, presque identique choisi par ces photographes relève de la coïncidence : la place qu’ils avaient réussi à se faire dans la cohue. Les photographes situés ailleurs ont pris la même scène sous un angle différent, qui ne rend plus du tout pertinent le parallèle avec la peinture de Van Eyck. Ainsi, Fred Dufour, pour l’AFP/Getty Images, se trouvait-il placé en hauteur et sur la gauche de ses quatre confrères, et le résultats est bien différent :

La similitude de cadrage est étonnante. Car d’autres cadrages étaient aussi possibles, depuis le même endroit, comme celui choisi par George Pimentel, pour WireImage, et pour lequel le rapprochement avec la peinture ne fonctionne pas non plus :

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Bien plus troublant encore, cette mise en abyme de la peinture de Van Eyck dans les photos d’Angelina Jolies et Brad Pïtt va beaucoup plus loin.

La peinture de Van Eyck est elle-même célèbre pour présenter une mise en abyme…

Wikipédia : :

(noir)“Dans le miroir suspendu sur le mur du fond, dont le cadre est décoré de médaillons représentant la passion du Christ, toute la pièce, avec son mobilier et le couple des époux, se reflète à l’envers dans une mise en abyme qui a rendu le tableau célèbre. On y aperçoit également deux autres personnages qui n’apparaissent pas dans le premier plan du tableau et une vue de Bruges à travers la fenêtre.”

(/noir)

Les photos de Cannes présentent le même effet, et cela à plusieurs niveaux, d’une manière assez vertigineuse, qui rend cette série tout à fait exceptionnelle :

Première forme de la mise en abyme : l’insertion de l’image dans elle-même, à la manière du tableau de Van Eyck. C’est le cliché de Anne-Christine Poujoulat (dans sa version non recadrée) qui en donne l’illustration. Dans le cadre apparaît, en haut à gauche, un écran qui projette la même image que celle que représente la photo :

Une seconde forme de mise en abyme, plus subtile, est présente sur l’ensemble de ces clichés : la présence des photographes. Cette forme de mise en abyme-là évoque plutôt un autre célèbre tableau classique : Les Ménines de Diego Vélasquez, où le peintre se représente lui-même sur son propre tableau, en train de peindre un tableau (Quel tableau peint-il ? Le même : celui que nous voyons ? Un autre ? Le portrait des personnes qui font face au peintre, que l’on ne voit pas, car ils se trouvent à notre place, mais que l’on devine dans le reflet dans le miroir en arrière plan du tableau ? Vertige…) :

Wikipédia :

(noir)“Dans Les Ménines de Diego Vélasquez, le procédé est utilisé de façon paradoxale parce qu’on ne voit pas réellement le tableau qu’il est en train de peindre, ce qui ajoute au trouble : quel est l’objet de ce tableau, le geste du peintre (qu’on ne voit pas peindre mais regarder), l’infante à ses côtés ou encore ce que regarde le peintre et qu’on aperçoit à peine dans le miroir (le roi et la reine), le tableau retourné ?”

(/noir)

Bien sûr, les photographes que l’on voit à l’image ne sont pas ceux qui prennent les images que l’on voit. Mais ils prennent eux-aussi, simultanément, des images de la même scène. Dans le cas du tableau de Velasquez, nous ne pouvons pas entrer dans le tableau, pour nous retourner à l’intérieur, et regarder le tableau peint par le personnage… Mais à Cannes, nous le pouvons !

Chacune des photos contient ainsi “virtuellement” toutes les autres photos, sous tous les angles sous lesquels la scène a été prise. Ces images existent, et elles ajoutent au trouble créé par cette série… (quelques centaines d’autres clichés de la même scène, pris au même instant, sur cette page de recherche du site de Getty Images).

Changeons donc de point de vue et retournons nous vers notre sujet. Que voyons-nous, dans l’objectif de ces photographes qui nous regardaient auparavant ?

On s’attend à ce que les photographes prennent à ce moment ce cliché-là (Tony Barson, pour WireImage ), avec notre couple de dos, en position inversée :

Mais ils prennent également celui-ci, qui semble, étrangement, indiquer que sous n’importe quel angle pris simultanément, Angelina Jolie et Brad Pitt, tels des Janus, vous regardent toujours de face ! C’est que dans un tournoiement sans fin, ce sont cette fois nos sujets qui se sont, à leur tour, retournés ! (Photo Valéry Hache, pour AFP/Getty Images) :

Il ne nous reste plus qu’à revenir à notre point de vue initial, et à nous retourner encore une fois sur notre sujet. Et avec cette dernière photo, (cliché Anne-Christine Poujoulat/AFP/Getty Images), nous retrouvons notre mise en abyme initiale, celle de l’écran de projection, qui, cette fois, nous montre simultanément Angélina Jolies et Brad Pitt… de dos et de face sur la même image ! Nous voilà revenus… au tableau de Van Eyck !

Dans son tournoiement photographique, la série de photos de Cannes est déjà étourdissante, mais les multiples parallèles que l’on peut tisser entre elle et le tableau de Van Eyck sont proprement… vertigineux.

Et l’on s’arrêtera-là avant de dériver vers des abîmes philosophiques, à moins que nous soyons gagné par le mal de tête…

9 Comments

  1. Bravo pour ce billet, vertigineux !

    Jean-Marie

    P.S. Question subsidiaire sans arrière-pensée : comment ça se passe, dans le cas d’un billet si abondamment illustré, pour les crédits photos et les droits connexes ?

  2. @ Jean-Marie

    Merci.

    Sur la question des droits : j’espère que les photographes ne m’en voudront pas d’avoir reproduit leur photo ici sans autorisation, car :

    – ces photos circulent partout sur internet sans mention de l’auteur
    – j’ai minutieusement identifié et re-crédité chacun des auteurs de ces photos qui circulent
    – je mets un lien direct pour ces photos vers le site où les droits de reproduction sont en vente
    – je ne fais un usage de ces photos que dans le but pédagogique de démontrer leur grand intérêt
    – je salue le travail des auteurs, qui ont fixé-là un grand moment de la photographie
    – je n’en fais moi-même aucun usage commercial.

    J’invoque ici une forme de “fair use”, qui prend la forme, qui plus est, d’un hommage…

    Si l’un des auteurs de ces photos souhaite toutefois que je retire la sienne de ce billet, qu’il me le fasse savoir. Je le ferai immédiatement, mais à mon grand regret…

    narvic

  3. Fascinant ton article, méchant travail de bénédictin que tu t’es tapé là ! Ca donne le tournis.
    Bises

  4. @ Eric

    Je ne connaissais pas cette histoire d’auto-portrait possible de Van Eyck lui-même et sa femme. Si c’était vrai, ce serait encore plus fort ! 😉

  5. Oui, l’analyse est assez pertinente, mais de grâce, corrigez cette faute horrible: “abyme”: non c’est “abîme”(petit truc : le chapeau (^ )de la cime tombe dans l’abîme.

  6. @ mamifa

    Votre remarque est gentille, mais cette orthographe est parfaitement volontaire de ma part :o)

    [abyme ou abysme->http://fr.wikipedia.org/wiki/Mise_en_abyme, c’est un terme d’héraldique, qui ne signifie pas “gouffre”…

    Vous noterez que j’utilise aussi à la fin de ce billet le terme d'”abîme”, qui a un autre sens : cette-fois il s’agit bien d’un gouffre. 😉

  7. Bonjour ;

    Je suis saisie par ce billet et je me permets d’apporter un peu d’eau à ce magistral moulin.

    J’ai vu il y a quelque temps un documentaire sur le peintre David Hockney qui présentait sa prodigieuse théorie des “Savoirs secrets” à propos des Maîtres anciens, dont Van Eyck.
    Il démontre comment ils ont utilisé miroirs et lentilles afin de créer leurs célèbres chefs-d’œuvre. Notamment celui dont il est question ici. La technique utilisée en fait est l’ancêtre préhistorique de la photographie.

    Quelques liens glanés en vitesse :

    Savoirs Secrets, le livre à la Fnac

    Préhistoire de la la photographie par un Blogueur tunisien

    Un éclairage sur le blog kamisole

    Une critique du Journal des arts

    Le vertige continue … 😉

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