sur le web

Allo Houston ? On a un problème avec l’information

Bruno Patino, directeur de France Culture, ex-patron du Monde interactif (éditeur des sites lemonde.fr et lepost.fr), fait, en réponse aux questions de Renaud Revel pour L’Express, un constat lucide mais terrible sur l’avenir de la presse et du journalisme, et s’inquiète même de menaces sur l’information et de conséquences possibles sur la démocratie.

J’y lis comme un échos à des préoccupations dont je vous fais part sur ce blog.

Le titre de L’Express pourrait paraître provocateur : “Internet peut-il tuer la presse ?”, mais même pas, c’est bien exactement de cela qu’il s’agit.

Des lecteurs “nomades”, “infidèles” et “butineurs”

Un constat : “la fragmentation des usages, avec l’utilisation par le consommateur d’écrans multiples et nomades” et “la polarisation” (“Quand il y a dix ans un même individu pouvait lire jusqu’à quatre hebdomadaires par semaine, il n’en lit plus aujourd’hui qu’un seul”). Les lecteurs “sont de plus en plus infidèles et de moins en moins nombreux en raison, là encore, de la généralisation de cette pratique de butinage.”

Une conséquence :

(noir)Si bien qu’à présent ce sont les modèles industriels, fondés avant tout sur une augmentation permanente des ventes et sur une régularité de consommation, qui sont les plus menacés. Dans cet univers, il n’est pas surprenant de constater que la presse quotidienne est la branche la plus touchée, en particulier la presse nationale, en France comme dans le monde occidental. L’expansion est partout menacée, la régularité l’est aussi et la prévisibilité l’est encore plus. On a vu le Chicago Tribune, le Los Angeles Times se déclarer en situation de faillite et le New York Times hypothéquer son siège social. Avec cette question : quel va être le premier mort ?

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Le risque des “zones d’ombre informationnelles”

“Il y a trois ans, le New York Times disposait d’une équipe de 60 personnes à Bagdad ; aujourd’hui, ils ne sont plus que 20” (partout on rapatrie les correspondants et on ferme les bureaux à l’étranger) et aucun site web n’est en mesure d’envoyer aujourd’hui une équipe de 60 personnes en Irak.

Un réel et grave problème “de la collecte de l’information et de son financement” se pose aujourd’hui.

(noir)Il en va tout bonnement de la démocratie. Une étude récente a démontré que, malgré l’explosion planétaire du Web, le nombre de pays couverts par Internet restait beaucoup plus faible que celui couvert par la presse dite traditionnelle. Celle-ci demeure le premier vecteur d’information du globe. Et cela pour une raison très simple : informer sur le Zimbabwe, l’Irak ou le Soudan suppose des moyens et des compétences. Si bien que le grand défi auquel est confrontée la presse écrite, par rapport à la révolution numérique, est de faire en sorte que ne se développent pas des zones d’ombre informationnelles, un immense triangle des Bermudes, un no man’s land de populations et de cultures oubliées par l’univers numérique. Et ce qui est inquiétant, c’est qu’au sein des grands journaux comme des agences de presse, personne, pour l’heure, n’a de réponse à cette question.

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Il va bien falloir en trouver, car c’est vraiment… un gros problème.

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Lire aussi sur le web :

Bruno Patino était l’animateur du “pôle internet” des Etats généraux de la presse qui rend ses conclusions ce jeudi.

AFP : Etats généraux de la presse: le pôle Patino propose un statut d’éditeur de presse internet

Eric Scherer (AFP-Mediawatch) : Etats Généraux: éditeur en ligne, un métier à aider

AFP : Etats généraux: droits d’auteurs, déontologie parmi les propositions du pôle Frappat

2 Comments

  1. La presse est le garant de la démocratie ?

    Mais je crois rêver tout éveillé !

    C’est donc ça la stratégie de défense d’une industrie moribonde ? Se présenter comme le dernier rempart de la démocratie ?
    C’est en effet plus noble que que dire que l’on est un monopole tout puissant qui contrôle la liberté d’expression depuis des années, mais c’est sacrément gonflé !

    D’autres dangers autrement plus graves menacent la démocratie comme les nouvelles lois “interneticides” qui sont en préparation.

    Quant au statut d’éditeur de presse en ligne : chouette, tous les éditeurs en ligne vont enfin pouvoir bénéficier des subventions publiques jusqu’alors opaques et réservées à certains éditeurs classiques.
    Rue98 et batshich pourraient en bénéficier alors ?

    J’ai vraiment du mal à y croire 🙂

  2. @ Proxiti

    Je ne suis pas d’accord pour évacuer la question posée par Patino, au motif que ce serait la dernière ligne de défense d’une presse moribonde.

    On a un véritable problème avec le financement de l’information pour les enquêtes de fond (celles qui demandent du temps et des compétences, celles qui concernent justement des groupes puissants, les services de l’Etat ou de grandes entreprises, par exemple) et pour le reportage à l’étranger (notamment dans les zones de conflit, c’est à dire là où il est très difficile d’aller en sécurité).

    Quoi qu’on pense de la presse traditionnelle, elle était encore la seule à assurer ce travail : internet n’offre aucune solution de remplacement pour le moment.

    C’est ça la question que pose Patino et elle est pertinente.

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