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Affaire Wikio : ma réponse 2.0

La “nouvelle” affaire Wikio, qui affronte une seconde attaque en justice visant à faire reconnaître la responsabilité éditoriale du moteur de recherche sur les contenus qu’il rediffuse, relance le débat ouvert par les affaires Lespipoles, fuzz ou DicoduNet, sur les difficultés d’application de la Loi sur la confiance dans l’économie numérique (LCEN) aux sites communautaires Web 2.0.

Pierre Chappaz, le créateur de Wikio, m’interpelle sur novövision, et m’invite à répondre à son argumentaire en défense. Je le fais volontiers, en plaidant une nouvelle fois pour que les sites Web 2.0 ne soient pas considérés comme de simples hébergeurs de contenus, et pour qu’ils partagent la responsabilité éditoriale avec les auteurs des contenus qu’ils éditent… 😉

[Mise à jour (lundi 21 avril à 20h00) : ce billet semble finalement poser problème à M. Pierre Chappaz. J’y reviens donc, dans un autre billet sur novövision : “Wikio : rectifications, précisions, et nouvelles questions”, qui apportera, je n’en doute pas, les rectifications et les précisions qui pourraient s’avérer utiles à la lecture de ce billet.]

Pierre Chappaz, le créateur du moteur de recherche Wikio.fr, m’interpelle en commentaire de ce billet : Les négriers du web 2.0. Il m’invite à réfléchir et me renvoie vers son propre billet (sur Kelblog) au sujet de la poursuite en justice de Wikio par le réalisateur Olivier Dahan (lire sur novövision : “Wikio : nouvelle attaque en justice”).

Je réponds volontiers à mon tour, et comme cette réponse s’annonce longue, j’en fais un billet indépendant :

Cher Pierre Chappaz,

– Quand je dis lâcheté 2.0, ça ne s’adresse pas à vous personnellement. Pardonnez-moi si je vous ai blessé. Ça s’adresse à l’ensemble des acteurs d’internet qui revendiquent haut et fort leur irresponsabilité éditoriale, alors qu’ils interviennent manifestement en profondeur sur les contenus, ce qui engage précisément cette responsabilité éditoriale.

– Ça s’adresse à tout se secteur qui se cache derrière une interprétation abusvie, selon moi, de la loi (la LCEN), car cette interprétation les arrange, sans vouloir reconnaître que la loi en question n’avait pourtant jamais été prévue pour s’appliquer à des cas tels que le leur. Et là où ils disent que l’on tord la loi à leur désavantage, ils font bien exactement la même chose en la tordant dans un sens contraire, qui en dénature encore plus l’esprit, selon moi.

– Et quand je dis ça, je pense plus à des géants tels que Google, et ses 1,3 milliard de dollars de bénéfice trimestriel, qu’aux “petits poissons” du Web 2.0…

– Ne pas assumer ses responsabilités et se cacher derrière son petit doigt, voilà ce que je pointe avec ma formulation générale, certes un peu énervée, mais la suite de la vôtre l’est un peu elle-aussi, me semble-t-il 😉

Laissons donc de côté mon “ego” et mon “sentiment de puissance”, et réfléchissons donc à votre argumentaire, puisque vous m’y invitez. Je reprends donc votre billet sur Kelblog :

la question de la mise en demeure : elle ne s’impose que si l’on a affaire à un hébergeur ou un prestataire technique de l’internet, ce que vous revendiquez pour vous-même, j’ai bien compris. Mais l’avocat d’Olivier Dahan prétend le contraire, il estime que vous êtes un éditeur, comme il l’explique à Marc Rees, sur PC Impact : :

« Le contenu édité par la société (…) résulte d’un choix éditorial » martèle l’avocat de Dahan pour qui Wikio n’est pas « un simple prestataire technique » comme le pourrait être Dailymotion. « Le site internet Wikio est un site que l’on peut qualifier de journalistique qui publie et structure des informations exactement de la même manière qu’un journal papier ». Wikio ou Le Monde, même combat ?

Pour cet avocat, Wikio a procédé à « un choix éditorial en choisissant les sites, les types d’articles (…) et les contenus qu’il relaie délibérément, et en les intégrant à sa mise en page, à ses rubriques, à l’identité graphique et à la structure très particulière du site que (la société) édite ». L’avocat parle encore de choix dans les flux RSS, dans les classements, dans l’agencement des données, etc. Bref, tout un faisceau qui laisse entendre qu’on quitte le terrain de l’hébergement, et que le site est bien responsable immédiatement de la violation de la vie privée du réalisateur.


Cet avocat ne serait pas du tout logique avec lui-même s’il vous considérait comme un éditeur mais vous traitait comme un hébergeur. D’ailleurs, vous ne manqueriez pas de soulever cette contradiction s’il avait agi ainsi. Bref, vous êtes dans votre rôle sur ce point, et il est dans le sien. C’est un argument de pure forme, qui n’aborde pas le fond.

le principe du retrait de contenu sur demande, et puis on en reste là en se quittant bons amis : cette vision des choses est en totale contradiction avec l’esprit comme la lettre des lois qui protègent le respect de la vie privée. Le retrait du contenu qui pose problème fait certes cesser le trouble, mais il n’efface pas d’un coup de baguette magique ce qui s’est passé avant. S’il y a eu préjudice (même s’il a cessé depuis), il doit néanmoins être réparé. Toute la question est donc bien de déterminer quels sont le ou les responsables de ce préjudice…

application de la LCEN dans l’affaires Fuzz (et d’autres) : nous n’avons manifestement pas lu les mêmes passages de l’interview du député Jean Dionis du Séjour. Pour ma part je ne lis pas du tout qu’il ait, comme vous le dites, “manifestement compris l’inanité du jugement contre Fuzz” :

Jean Dionis du Séjour (au journal 20 minutes) : Les juges n’ont jamais accepté ce principe d’irresponsabilité des prestataires techniques sur Internet. (…) Cette notion était déjà floue pour les députés, il est normal qu’elle le soit pour les juges.

Au-delà de la question de l’application de la loi, le problème, c’est que le web a évolué. (…) Le web 2.0 a rendu flou la frontière entre les acteurs de l’Internet. Il y a une disparition sur certains sites de la fonction d’éditeur, qui est assumée directement par la matière que fournissent les internautes eux-mêmes et des mécanismes plus ou moins automatiques qui vont composer la une d’un site. Cela concerne des sites très importants comme Dailymotion, eBay, Wikipedia… Désormais, il ne reste plus que l’hébergeur pour assumer la responsabilité du site, il ne peut pas s’en exonérer. Encore faut-il définir quel type de contenu et de quelle manière on le fait. C’est pour cela que nous demandons une LCEN 2 pour prendre en compte ces évolutions.

Je ne vois pas très bien comment vous comprenez cette phrase : “Désormais, il ne reste plus que l’hébergeur pour assumer la responsabilité du site, il ne peut pas s’en exonérer…”

“Tri à la main” et “algorithmes” : on en vient enfin au coeur du sujet. Sur la forme : que le tri, qui est bien un acte éditorial, soit effectué à la main, ou par le truchement d’un algorithme qui a lui-même été fabriqué “à la main”, il y a toujours un humain derrière, et cet humain fait des choix éditoriaux.

L’algorithme de recherche est bien conçu pour se pencher sur le sens même du contenu, pas sur sa forme. Il est bien sémantique (donc éditorial) et pas technique. Ce qui intéresse l’algorithme n’est pas le nombre d’octets que “pèse” un contenu (ça, c’est une préoccupation de l’hébergeur), mais bien son sens, sa pertinence, sa popularité (et ça c’est une préoccupation d’éditeur). D’ailleurs, Wikio n’emploie-t-il pas des documentalistes ? Dans quel but si ce n’est pour faire de l'”édition documentaire” ?

Le regard d’un scientifique de l’information tel qu’Olivier Ertzscheid (Affordance) sur cette question est intéressant. « L’éditeur est-il soluble dans le crowdsourcing ? » :

(La décision judiciaire dans l'”affaire Fuzz” est) Eclairante parce qu’elle souligne que tout acte de publication implique une responsabilité éditoriale, et ce indépendamment de la longueur et de la profondeur de la chaîne des médiations qui interviennent dans le processus. L’éclairage en question porte donc dans le cas qui nous occupe, sur la désagrégation (désintermédiation) de la boucle publication-édition, une désagrégation, un délitement qui n’en ôte pas la spécificité, et qui en aucune manière ne peut aboutir à un escamotage. L’une (la publication) ne peut effacer l’autre (l’édition) et réciproquement. Toute publication doit être éditée pour « exister », et tout acte éditorial ne peut porter que sur la trace inscrite d’une publication première, originelle.

l’impossibilité de contrôle en raison de la masse d’information : mais l’algorithme ne la traite-t-il pas déjà, cette énorme masse d’information avant qu’elle ne soit publiée ? La question n’est donc pas celle de la masse d’information : l’algorithme sait faire (avec la puissance de calcul que l’on a placé derrière). C’est celle des critères de tri qu’on lui demande d’appliquer. On en revient toujours au même point : ces critères de tri sont des critères éditoriaux. Alors, en effet, peut-être sont-ils insuffisants… Peut-être, en effet, faut-il revoir les algorithmes pour qu’ils effectuent correctement le travail que l’on attend d’eux…

l’incompréhension de la justice : il me semble au contraire que les juges dans les affaires récentes ont manifesté une compréhension réelle et subtile de la situation, et sont entrés au fond du problème : tenir l’équilibre entre protection de la vie privée et liberté d’expression. Il me semble que Me Eolas a fait un excellent billet à ce sujet : “Affaires Fuzz, Dicodunet, lespipoles et autres : et si le juge avait raison ?”

La mort des moteurs de recherche : peut-être sont-ils menacés, en effet, mais l’économie générale de l’information sur le web qu’ils contribuent à mettre en place actuellement fait aussi bien des dégâts. En imposant la quasi gratuité générale de l’information en ligne, qui ne permet plus de rémunérer la production même de l’information, ce Web 2.0 menace de tarir la production même de l’information, sans laquelle il ne peut pourtant pas exister. Le Web 2.0 est en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis…

Wikio, les blogs et les sites d’info professionnels : quelques questions

– Je me permets enfin de soulever quelques questions que vous ne me posez pas : je remarque que Wikio.fr traite de manière nettement différenciée l’information professionnelle, issue des journaux (dans la zone “Actualité” du moteur de recherche), et l’information “amateur” (dans la zone “blog”).

Deux différences profondes m’interpelllent :
– la zone “Actualités” est sans publicité. Alors que de la publicité figure sur la zone “Blogs”. Pourquoi cette différence ? Pourquoi “monétisez”-vous les billets des blogueurs, alors que vous ne le faites pas pour le contenu professionnel ? Je ne m’explique pas cette étrange différence…
– les réponses aux requêtes dans la zone “Actualités” renvoient directement vers les sites référencés, alors que ce n’est pas le cas dans la zone “Blogs” : la requête renvoie vers une page interne à Wikio, qui elle-même ne renvoie pas directement sur le blog référencé, mais sur une autre page interne (avec une URL propre à Wikio), où le billet de blog visé est surmonté de la “la mini-barre Wikio”. Sur la page de réponse, comme sur la “page mini-barre”, Wikio propose une formule d’abonnement qui n’est pas un abonnement au fil RSS du blog visé, mais bel et bien à un service propre à Wikio (lire : sur le Wikio Blog : “Les nouvelles fonctions d’abonnement aux blogs et aux médias sur Wikio”). Pourquoi ce traitement si différent ?

Si vous souhaitez poursuivre ce dialogue, je serai enchanté de réfléchir à vos remarques et je tâcherai d’y répondre…

Cordialement “nono” narvic 😉

Pour ceux qui ont raté les épisodes précédents : à lire aussi sur novövision :
Les négriers du web 2.0
Wikio : nouvelle attaque en justice
Il faut une loi pour le web 2.0
Le web 2.0 est-il irresponsable ?
Agrégateurs, les nouveaux maîtres du net
En ligne, l’info ne paie pas
En ligne, l’info ne paie pas (2)

5 Comments

  1. Ah, voici un argumentaire mieux construit 🙂

    Je vous conseille pourtant de lire ce post qui vient de sortir: http://lebuzz.info/2008/04/332/cest-dangereux-de-bloguer/

    J’ai passé beaucoup de temps ces derniers jours sur cette histoire, alors vous me pardonnerez de ne pas répondre à vos points un par un.

    Je vous demanderai juste: d’après vous, un kiosquier qui range la revue gala à côté de voici dans son rayonnage “presse people” fait-il un choix éditorial? est-il condamné si l’un de ces deux journaux, ou un autre, publie un article litigieux?

    Pourquoi un kiosque internet comme Wikio devrait-il être traité différement ?

    Vos points sur la fin sont inexacts, regardez de nouveau, le moteur de recherche actualité et le moteur de recherche blogs se comportent de la même façon. Seules les page d’accueil Actus et Blogs sont différentes, car le contenu généré automatiquement pour ces pages fait appel pour l’une essentiellement à l’analyse sémantique, et pour l’autre essentiellement aux liens.

    Les boutons et liens d’abonnement permettent de s’abonner aux fluxx rss des blogs et des medias, rien d’autre. Nous avons évité la complexité technique du rss pour inciter le grand public à découvrir les fils d’infos sans être rebuté. Je viens d’ailleurs de m’abonner au vôtre, vous avez gagné un lecteur 🙂

    J’ajoute que l’utilisateur de Wikio peut choisir d’afficher ou non la mini-barre dans ses préférences, et que si un site ne veut pas de la mini-barre nous l’enlevons.

    Bon Dimanche

  2. @ Pierre Chappaz

    Sur la métaphore du kiosquier, dont j’ai déjà abondamment dénoncé l’inanité ici (“Flux RSS : laissez les kiosquiers tranquilles”) : je résume…

    un kiosquier qui range la revue gala à côté de voici dans son rayonnage « presse people » fait-il un choix éditorial ?

    Non, ce kiosquier ne fait aucun choix éditorial. Car il n’a pas choisi l’endroit où il devait placer cette revue : il la place là on lui dit de le faire, car il n’a aucune liberté en la matière. Il est tenu par un contrat commercial de respecter la politique commerciale définie par la messagerie de presse dont il dépend.

    Et cette messagerie est précisément une émanation des éditeurs de presse, réunis en coopérative, pour gérer collectivement ces aspects de la diffusion de leurs titres dans les kiosques.

    Alors placer Gala sur le rayonnage “revue people” est bel et bien un acte éditorial, et d’ailleurs, c’est un éditeur de presse qui a fait ce choix !

    Le kiosquier est tenu par la loi Bichet de 1947 de traiter toutes les publications qu’il diffuse avec “impartialité””. Il ne doit faire aucun choix personnel, privilégiant ou défavorisant une publication par rapport à une autre (le problème s’est posé avec des kiosquiers qui refusaient certaines revues dans leur kiosque pour des raisons politiques ou religieuses personnelles : ils n’en avaient pas du tout le droit. Ils ont été condamnés).

    Une fois tout cela considéré, voulez-vous vraiment que Wikio devienne un vrai kiosque internet (ce qu’il n’est pas du tout pour le moment) ? Il vous faudrait alors abandonner tout contrôle sur ce qui se passe dans votre kiosque aux éditeurs des contenus qui y sont présentés.

    Moyennant quoi, en effet, votre responsabilité éditoriale serait totalement dégagée…

    C’est vous qui voyez 😉

  3. “En imposant la quasi gratuité générale de l’information en ligne, qui ne permet plus de rémunérer la production même de l’information, ce Web 2.0 menace de tarir la production même de l’information, sans laquelle il ne peut pourtant pas exister. Le Web 2.0 est en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis…”

    euh….. énorme! t’as piqué la citation sur Elisabeth levy (france culture)… elle pourriat te poursuivre pour ça
    Sinon ton SPIP , c’est gratis, tu serais prêt à payer les développeurs pour continuer à faire des phrases aussi lourde?

  4. @ alainsuline

    info payante : qui la paiera ?

    Info gratuite : qui la produira ?

    Quant à mon style : le vôtre est pas mal non plus. Vous me pardonnerez de ne pas en reprendre.

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