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Accès à l’information : le retour des médiateurs

Magie de la sérendipité sur le net : dans le cadre de ma veille habituelle, mon lecteur de flux RSS me guide chez Martin Lessard (Zero seconde) qui partage aujourd’hui “quelques liens connexes que j’offre en webographie aux étudiants” relatifs à “l’architecture de l’information”. Ma curiosité est attirée par un lien : “Recherche d’information sur Internet : où en sommes-nous, où allons-nous ?”, d’Alexandre Serres.

Il s’agit d’un texte de 2004 concernant “l’accès et l’utilisation d’Internet dans les CDI” (centres de documentation) qui m’évoque aujourd’hui quelques réflexions très actuelles sur le retour des médiateurs, qu’on croyait disparus, dans l’accès à l’information disponible en ligne.

De considération sur la puissance de recommandation de la blogosphère, en réflexion sur le fonctionnement de Digg.com, tout ça me ramène au “journalisme de liens”… et au nouvel hebdomadaire papier Vendredi, à paraître, justement, demain… Une tentative des journalistes professionnels de revenir dans le jeu de la médiation de l’information, en s’adaptant à la nouvelle donne sur internet…

“Le web ou la crise des médiateurs”

Parmi les “sept grandes tendances de la recherche d’information”, identifiées par Alexandre Serres en 2004, l’une d’entre elles retient mon attention : “Du côté de la « chaîne de production » de l’information : de la validation a priori à la validation a posteriori”.

(noir)On sait que contrairement aux bibliothèques et aux CDI, ces espaces documentaires protégés, surveillés, balisés et aux allées (généralement !) bien droites, le Web est une jungle, un océan, un fouillis ou une poubelle, selon l’appréciation. Ce qui est patent, et qui constitue d’ailleurs l’un des enjeux éducatifs les plus forts, c’est bien ce retournement de la validation de l’information : jusqu’alors effectuée « en amont » de la chaîne de production de l’information, d’abord par les chercheurs et les auteurs, qui n’écrivent pas (théoriquement) n’importe quoi, puis par les éditeurs, qui ne publient pas tout ce qui s’écrit, ensuite par les libraires, qui ne vendent pas tout ce qui se publie et enfin par les bibliothécaires-documentalistes, qui n’achètent pas tout ce qui se vend, la validation de l’information (terme générique sous lequel on mettra l’évaluation, la sélection, le filtrage…) s’opérait à différents niveaux, par différents acteurs, selon différentes modalités et pour différentes finalités. Ce schéma, toujours valable dans le monde « traditionnel » de l’édition ou de la production scientifique, n’est plus celui du Web : la validation de l’information est ici généralement reportée sur l’utilisateur, « en aval », avec tous les problèmes, les risques et les dégâts possibles. Le Web ou la crise des médiateurs…

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Cette réflexion s’étend naturellement du monde de la documentation et des bibliothèques à celui de l’information de presse et des journalistes : multiplication des sources en accès direct en ligne, dislocation du “produit journal” au profit d’un accès “liquide” à des articles isolés, nouveaux modes d’accès (moteurs de recherche, sites d’agrégation, recommandations interpersonnelles, etc.). On constate dans le monde de l’information de presse la même “crise des médiateurs“, renforcée dans ce domaine par une crise de légitimité, due à une perte de crédibilité, un soupçon sur l’honnêteté et l’indépendance du médiateur vis à vis des pouvoirs politiques et économiques.

Les médiateurs n’avaient pas disparu

En réalité, les médiateurs n’avaient pourtant pas disparu dans la diffusion de l’information en ligne. Mais ils ont changé. La blogosphère, comme caisse de résonance, par sa capacité de recommandation à travers les liens qu’elle tisse vers des contenus sélectionnés par les blogueurs et leurs commentateurs, remplit une fonction de médiation de l’information pour les lecteurs. C’est “le pouvoir de lier” des blogueurs et “la puissance de recommandation” de la blogosphère qui peut se révéler parfois supérieure à la force de frappe des médias traditionnels. On l’a vu dans la diffusion “virale” de certaines vidéos qui se sont imposées dans le débat politique, “malgré” les médias (Ségolène Royal et les enseignants), ou encore le rôle de la mobilisation en ligne contre le projet de fichier Edvige.

Même au coeur d’un système de tri de l’information prétendument sans médiateurs comme Digg.com, où n’est censée entrer en jeu que la “démocratie directe de l’information”, on voit également que les médiateurs n’ont en réalité pas du tout disparus. Même si les responsables du site combattent ce phénomène, au coeur de la communauté d’utilisateurs de Digg, un tout petit groupe de “top users” joue un rôle prépondérant dans la sélection des informations mises en avant par le site : “A un moment, le Top 100 des utilisateurs de Digg a été responsable de plus de 50% des articles de la page de Une”, relève David Chen, sur Mashable (en anglais).

Le retour des médiateurs professionnels

Quelques indices récents, m’incitent à penser que les journalistes professionnels entendent aujourd’hui reprendre en charge leur rôle “perdu” de médiateur de l’accès à l’information.

Il y a tout d’abord le développement du “journalisme de liens”, un phénomène qui est d’abord né dans les blogs (The Drudge Report par exemple), qui gagne aujourd’hui les versions en ligne de médias traditionnels comme The Washington Post ou Le Monde.

Le succès d’audience d’un site comme Drudge Report aura certainement contribué à convaincre les journalistes de l’intérêt… commercial de la démarche. Mais on peut y voir aussi un début de prise de conscience par les journalistes des nouveaux modes de fonctionnement de l’information sur le net et un commencement de réflexion en profondeur sur les transformations du métier de journalistes nécessaires pour tenter de s’adapter à cette nouvelle donne. C’est autour de Scott Karp et Jeff Jarvis, aux Etats-Unis, que la réflexion est allé le plus loin pour le moment parmi les journalistes, de mon point de vue.

La sortie, demain 17 octobre, du nouvel hebdomadaire Vendredi, sous le slogan “L’info qui fâche, on la cherche sur le net. On la trouve dans vendredi”, relève de la même démarche d’une tentative de retour des journalistes dans le jeu, comme médiateurs professionnels de l’information. Le rédacteur en chef du journal Philippe Cohen s’en explique (en audio) au micro de Damien Van Achter pour la RTBF (en ligne sur Blogging The News) : il s’agit d’une sélection d’informations effectuée par des professionnels, puisant sur le net à des sources amateurs (les blogueurs) comme professionnelles (sites d’info en ligne).

Déplacement de l’épicentre du journalisme

On notera qu’un double blocage semble enfin en voie de sauter dans la mentalité des journalistes professionnels : l’acceptation de la logique des liens externes dans les sites de presse (après l’avoir longtemps refusée), l’intégration des blogueurs à l’univers de l’information vue par les professionnels (après s’être longtemps surtout défié d’eux).

Mais les principaux changement dont témoignent ces “petits événements” sont plus profonds. C’est l’acceptation par les journalistes qu’ils ne peuvent plus tenir leur “rôle” à leur “place” antérieure, et qu’il leur faut se “déplacer” s’ils veulent rester dans la course.

Les enjeux de l’information, comme le signalait déjà Alexandre Serres en 2004, ne sont plus dans “la maîtrise des stocks”, mais dans la gestion “des flux”. Ils ne sont plus dans la “validation a priori” de l’information, mais dans la validation “a posterori”.

Ce “déplacement de l’épicentre du journalisme” ne donne pas de solution pour autant à la question lancinante de la monétisation en ligne du travail de professionnels sur l’information. Mais il me semble en tout cas qu’il n’y a guère de perspective de solution économique à trouver dans la production d’une information professionnelle noyée dans la masse. Alors autant explorer délibérément cette solution-là, en tentant de convaincre le public qu’elle représente un véritable service que des professionnels peuvent lui rendre : la recherche, la sélection et la validation de l’information pertinente.

Ce billet est également publié [sur Mediachroniques.]