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A quoi sert un journaliste ?

Les Assises internationales du journalisme se tiendront à Lille les 21,22 et 23 mai 2008 à Lille.

Sur le site de présentation, le débat est ouvert : A quoi sert un journaliste ? Le forum est accessible à tous les contributeurs. Un certain nombre de personnalités ont été interrogées directement. Deux d’entre elles me semblent sortir de la réponse convenue et apporter une réflexion particulièrement intéressante : Hervé Bourges (Président de l’Union internationale de la presse francophone et Président de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille) et Jacques Saint-Cricq (Président du conseil de surveillance de La Nouvelle République) :

Hervé Bourges :

(noir)A résister aux contraintes temporelles dictées par les nouveaux médias

(noir)Il faut prendre la mesure des effets désastreux de la nouvelle temporalité instaurée par les nouveaux médias sur la pratique de la communication. J’ai déjà eu l’occasion de décliner ces effets. Je les rappelle : rapidité, caducité, brièveté. La déontologie des journalistes passe aujourd’hui par un acte de résistance délibéré contre ces contraintes temporelles dictées par les nouveaux médias, et par un effort tendant à restaurer la durée dans toutes ses dimensions : réflexion nécessaire sur les faits, mémoire à garder des événements, cohérence logique à reconstruire dans leurs enchaînement.

(noir)La rapidité dans la constitution de l’information, dans sa recherche, dans sa formulation, et dans transmission est le premier avantage affiché par les nouveaux médias.La presse écrite, la radio, la télévision, on emboîté le pas aux nouveaux services, par crainte d’être dépassées aux yeux de leurs lecteurs, auditeurs, spectateurs, dans une course effrénée à la recherche de la nouvelle. Or la multiplication des partenariats croisés entre sites Internet, agences de presse, journaux de presse écrite, radios et télévisions conduit, en réalité, non à une diversification croissante de l’information offerte, mais à une croissante redondance des articles et des thèmes traités. Il s’agit de constater la dérive d’un système d’information qui se nourrit de plus en plus de lui-même, et de moins en moins d’un dialogue avec la réalité des faits qui passe, dans la conscience cartésienne qui doit être celle du journaliste, par un doute préalable, qui suivi d’un questionnement ouvert et sans préjugé. La rapidité, dans ce sens, c’est aussi l’effacement d’une information réduite à une redondance simplifiée. La rapidité, c’est pour le journalisme le danger de la paresse et de la facilité, au mépris des règles déontologiques qui fondent la valeur du travail journalistique.

(noir)Après l’ivresse de la vitesse, c’est la griserie de la nouveauté. La valeur d’une information semble désormais ne plus exister qu’en fonction du temps. A l’instant où elle est données, on s’arrache la primauté d’une information. Deux heures après, elle devient presque difficile à retrouver sur les nouveaux médias. Le travail du journaliste n’est pas de noyer le public dans une pluie de faits sans cohérence : il est de travailler à donner la cohérence à un monde où les choses apparaissent de manière singulière et séparée, même lorsqu’elles ont les mêmes causes et concourent à produire des conséquences communes.

(noir)La caducité de l’information sur les nouveaux réseaux entraîne à l’inverse la conscience dans une sorte de kaléidoscope d’informations bigarrées et toujours renouvelées : le journaliste devient alors, à son corps défendant peut-être, l’instrument de décervelage généralisé, dans lequel l’incohérence croissante des événements ne trouve plus d’explication. D’où le désintérêt observé du public pour les informations politiques et internationales, qui lui paraissent de moins en moins porteuses de sens, et le besoin qu’il a de concentrer son attention sur des figures stables : vedette du show-business, sportifs célèbres ou leaders politiques médiatiques ou sur des problèmes qui le touchent de très près. La proximité et l’utilité immédiate de l’information deviennent le seul refuge du sens.

(noir)La brièveté enfin : tout habitué de la presse écrite sait comment les articles sont souvent rognés, en partant de la fin, pour tenir sur la page des journaux papier. La différence est que la présentation des informations sur écran entraîne des principes de brièveté décuplés, que les jeunes rédacteurs de services d’information sur Internet sont appelés à prendre en compte dès le stade de la conception de leur papier.

(noir)S’ajoutant à la rapidité et à la caducité, la brièveté est le dernier terme d’un appauvrissement global de l’information offerte, réduite à n’être plus qu’un contenu indéterminé et fragile, dont la valeur s’effrite en même temps qu’il s’efface, gommé par un nouveau contenu, sans lien ni cohérence, que la place disponible ne permet pas de développer, et dont l’esquisse fugace sortira encore plus vite de l’esprit. D’autant que la brièveté n’est plus une contrainte, mais une simple tendance naturelle, née de la pluridisciplinarité professionnelle.

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Jacques Saint-Cricq :

(noir)LE JOURNALISTE : PÉDAGOGUE DE L’ACTUALITÉ

(noir)En ce début de 21e siècle, alors que l’information irrigue notre société, grâce à la multiplication des outils de communication, on peut s’interroger sur l’avenir et le rôle du journaliste et même se demander s’il est toujours utile.

(noir)On constate en effet qu’il existe entre les journalistes et les médias d’une part et d’autre part le grand public, un fossé qui se creuse, une incompréhension qui s’amplifie. Dans un ouvrage récent, « Les journalistes et leur public, le grand malentendu », Jean-Marie Charon décortique parfaitement cette instance de divorce entre une profession toute entière et la société.

(noir)Alors, quelle réponse à cette question ? Ma conviction est que le journaliste est aujourd’hui, un rouage essentiel de la société, que son rôle dans l’avenir sera irremplaçable pour peu qu’il accepte de se remettre en cause pour tenir compte des bouleversements qui depuis 50 ans ont marqué la société.

(noir)Naguère le journaliste était celui qui, seul, pouvait avoir connaissance des évènements du monde et sa mission consistait à en restituer l’essentiel à ses lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs. Aujourd’hui les sources d’informations sont tellement multiples et quasi instantanées que chaque individu est inondé, sursaturé de nouvelles.

(noir)Le rôle du journaliste dorénavant doit être, non plus de relater les évènements, mais compte tenu de la complexité du monde , de les expliquer, de les décrypter pour aider chacun à comprendre ce qui se passe autour de lui. Le nouveau journaliste doit avant tout, me semble-t-il, être le pédagogue de l’actualité plus que son commentateur ce qui lui impose : – d’avoir une vraie compétence dans le domaine qu’il traite,
– de connaître parfaitement ce qu’attend de lui le public,
– de savoir adapter son message à l’outil de communication qu’il utilise,
– d’être plus que jamais rigoureux dans la recherche de la vérité,
– de rechercher et multiplier les lieux et les occasions de débats entre lui et son public.

(noir)C’est en fait une vraie métamorphose que doit s’imposer cette profession pour assurer son avenir et retrouver la confiance de toute la société.

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