sur le web

A propos des manifestations en pyjama

La blogosphère m’étonne toujours, et tant qu’elle m’étonne c’est plutôt bon signe. 😉

Alors voilà que trois blogueurs (oui, oui, seulement trois, du moins à ma connaissance) disent qu’il ne s’associent pas – pour leur part – au vaste mouvement de blackout du net français en signe de protestation contre le projet de loi Hadopi, et on en parle quasiment plus que des raisons pour lesquels ce projet doit être rejeté. (Lire chez Florent Latrive, chez Samuel Laurent, sur Eco89 ou chez Farid Taha, notamment)…

C’est presque une démonstration !

Une démonstration du caractère très nombriliste d’une blogosphère qui aurait bien tendance, selon moi, à surestimer son importance et son poids social ou politique.

Alors non, pour ma part, je ne décourage personne de repeindre son blog en noir, d’y apposer un petit bandeau (dans le genre manif à la japonaise, ou infirmière gréviste frappée de réquisition), voire de procéder à un véritable blackout à la néo-zélandaise, en fermant carrément boutique pour placer un même texte unique de protestation chez tous les volontaires. Je ne décourage personne, mais je ne le ferai pas.

J’ai résumé mon sentiment dans un commentaire chez Florent Latrive :

(noir)On peut le voir comme ça. Si on veut.

(noir)On peut aussi se dire que l’idée même des manifestations en ligne a quelque chose de dérisoire. Une manif en pyjama entre potes dans un salon ? Et tiens, si en plus on éteignait la lumière pour bien leur faire voir à quel point on est en colère !

(noir)Et si la question de l’égo ne concernait pas finalement surtout ceux qui croient que repeindre leur blog est un acte politique puissant d’une efficacité redoutable ?

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Alors oui, comme Authueil, j’estime qu’il y a dans ce type de manifestations en pyjama une manière de se donner bonne conscience à peu de frais, alors qu’à mon avis on n’a pas fait grand chose et ça n’aura guère d’efficacité.

Alors oui, comme Eolas, je suis gêné par ces mouvements de mobilisation du net souvent excessifs, superficiels et moutonniers, et qui ne défendent les valeurs qu’ils mettent en avant que de manière très intermittente, témoignant d’une certaine inconstance.

Une vraie manif, sur la place publique, la vraie, entre République et Bastille ? Pourquoi pas. Je ne rechigne pas à manifester, quand l’enjeu me semble important et qu’il est désigné clairement (d’ailleurs on remet ça le 19 mars). Mais pour l’occasion, je m’habille et je me chausse.

Enfin, une dernier point me gêne (et ça vaut aussi pour les manifestations de rue, les vraies) : la rue (ou la blogosphère, ça revient au même) n’a pas à se substituer au Parlement pour rédiger les lois. De moins selon ceux, dont je suis, qui croient à la démocratie parlementaire issue du suffrage universel.

mise à jour – à la relecture 😉 (16h30) : en tout cas, je veux y croire ! Sinon, c’est qu’il ne reste plus grand chose de la politique… si ce n’est des batailles de lobbies…]

La blogosphère n’est certainement pas un substitut au suffrage universel. Le web ce n’est pas la démocratie. C’est un lieu d’expression et de débat, certes. Mais il ne saurait certainement pas se prétendre représentatif du peuple ou de la nation. La blogosphère est un groupe de pression, un lobby. Il veut mesurer son poids en engageant un bras de fer avec un autre lobby, celui des industries culturelles. Lobby contre lobby, c’est fort bien. On va savoir qui a la plus grosse.

Mais de grâce, cessons de dire que la démocratie serait en danger parce que… le Parlement légitimement issu du suffrage universel va faire, ce qui est précisément son job… débattre de la loi, et j’espère, pour ce qui est de celle-là, ne pas la voter.

Revenons donc à Hadopi : et pour trouver plein de bonnes raisons de taper sur ce mauvais projet de loi, comme d’habitude, direction… [chez Eolas. 😛

(noir)Je suis pas content mais je n’ai plus de peinture noire : que faire ?

(noir)Repérez les députés intéressés par ce projet de loi, et qui y sont hostiles ou à tout le moins critique. Le rapport de la commission des lois est riche en information là dessus.

(noir)Patrick Bloche, Martine Billard et Didier Mathus sont trois députés très hostiles au projet. De l’opposition, me direz-vous. Mais l’opposition, sur la loi DADVSI, avait réussi à infliger un camouflet au ministre de la culture de l’époque dont la carrière politique ne s’est jamais remise.

(noir)La lecture des amendements est aussi une source d’informations précieuses.

(noir)Côté majorité, Lionel Tardy, Marc Le Fur et Alain Suguenot ont cosigné 24 amendements montrant un désaccord avec le projet actuel : ils proposent notamment de substituer une amende à la suspension de l’abonnement, d’imposer l’intervention du juge pour l’accès aux données personnelles, et d’imposer à la CPD d’engager des sanctions pour tous les cas dont elle sera saisie (soit 10.000 par jour selon les projections de la ministre !) ce qui est logique mais impossible à mettre en œuvre : ça s’appelle mettre le gouvernement face à ses contradictions.

(noir)J’aurais des propositions intelligentes d’amendements à faire que je me tournerai vers ces personnes-là.

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Pour ma part, j’ai fait mon choix, Patrick Bloche est justement le député-maire de mon petit coin de pavé (sa mairie est d’ailleurs au centre du triangle Bastille-République, Nation. Comme c’est amusant). A bon entendeur…

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Lire aussi :

Une analyse intéressante, avec une certaine distance critique, de l’incapacité du net à se faire entendre hors du net dans cette affaire :

Versac (Slate.fr) : Seul l’Internet rejette la loi sur le téléchargement illégal

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Mise à jour (sam 16h30) :

L’écoute du dernier numéro de l’émission de l’Atelier des médias, de Philippe Couve, sur RFI m’amène à compléter mon propos. Quitterie Delmas, Eric Mainville et Emmanuel Parody y parlent de politique et d’internet, de fracture entre les générations, entre les élites et la population… C’est passionnant.

L’impression que j’en retire est que nombre des réactions qui s’expriment en ligne (et seulement en ligne, comme le signale Versac) contre le projet Hadopi témoignent d’une réelle et profonde défiance envers le débat parlementaire.

La question que je me pose dés lors, c’est que si on n’y croit plus, que reste-t-il de la politique ? Quitterie Delmas dénonce, sur cette question d’Hadopi, dans une formule violente, des parlementaires qui ne la représentent pas (et elle s’est d’ailleurs retirée du jeu politique institutionnel en refusant de se présenter aux élections européennes pour le modem). Emmanuel Parody signale que dans la coulisse, ce sont d’autres enjeux économiques qui se trament et que ceux qui vont tirer les marrons du feu de cette opposition entre les auteurs ou les producteurs et les consommateurs, ce sont au final les “distributeurs”, qui sont aujourd’hui les vrais maîtres du net…

Tout ça me laisse comme un goût de malaise. La portée de ce projet Hadopi va au-delà de la seule question du piratage sur le net. S’il n’est pas tenu compte dans le débat parlementaire de la forte opposition qui s’exprime face à ce projet sur internet, ça ne fera qu’approfondir un peu plus ce fossé de défiance et d’incompréhension qui ne cesse de grandir. Si nos représentants n’écoutent pas les doléances qui s’expriment, qui nous représente ?